Jan 182019
 

Dans la dialectique et du maître et de l’esclave (Phénoménologie de l’Esprit – 1806), Hegel conclut les dialectiques du désir et de la conflit par une dialectique du travail : le développement du travail amène la négation, par contradiction interne, des conditions même qui l’avait réalisé (et c’est pourquoi le travail de l’esclave est à la fois aliénation et émancipation, libération).

11- Texte : « le travail est désir réfréné ».

Mais le sentiment de la puissance absolue, réalisé en général et réalisé dans les particularités du service, est seulement la dissolution en soi. Si la crainte du maître est le commencement de la sagesse, en cela la conscience est bien pour elle-même, mais elle n’est pas encore l’être-pour-soi ; mais c’est par la médiation du travail qu’elle vient à soi-même. Dans le moment qui correspond au désir dans la conscience du maître, ce qui paraît échoir à la conscience servante c’est le côté du rapport inessentiel à la chose, puisque la chose dans ce rapport maintient son indépendance. Le désir s’est réservé à lui-même la pure négation de l’objet, et ainsi le sentiment sans mélange de soi-même. Mais c’est justement pourquoi cette satisfaction est elle-même uniquement un état disparaissant, car il lui manque le côté objectif ou la subsistance. Le travail, au contraire, est désir réfréné, disparition retardée : le travail forme. Le rapport négatif à l’objet devient forme de cet objet même, il devient quelque chose de permanent, puisque justement, à l’égard du travailleur, l’objet a une indépendance. Ce moyen négatif, ou l’opération formatrice, est en même temps la singularité ou le pur être-pour-soi de la conscience. Cet être-pour-soi, dans le travail, s’extériorise lui-même et passe dans l’élément de la permanence ; la conscience travaillante en vient ainsi à l’intuition de l’être indépendant, comme intuition de soi-même.

12- L’explication problématisée linéaire.

(a) A l’issue de la lutte pour la reconnaissance, la figure de l’esclave comme conscience qui a « pour essence la vie ou l’être pour un autre » s’oppose à celle du maître qui a découvert que dans le risque de sa vie s’obtenait une « pure conscience de soi ». La crainte du maître est donc d’abord l’attachement de l’esclave à la vie. C’est en ce sens que la mort est « le Maître absolu ». La crainte de la mort est l’attachement naturel à la vie (= l’instinct de conservation), à la nature. L’esclave est esclave du maître parce qu’il est esclave de la nature. En ayant peur de la mort, l’esclave a le sentiment de la puissance absolue, « réalisé en général » ; en ayant peur du maître, l’esclave a le sentiment de son impuissance absolue, « réalisé dans les particularités du service.

La dissolution en soi de la conscience signifie la disparition radicale de la conscience, comme une chose qui est consommée par le désir peut disparaître. Il faut l’opposer à une dissolution pour soi dans laquelle la négation ne s’exerce pas de l’extérieur (comme pour la chose) mais de l’intérieur. Le processus d’intériorisation de la négation est alors la négation de l’immédiat intérieur. La sagesse est la réconciliation de la conscience avec elle-même après qu’elle ait dépassée l’illusion de croire que cette réconciliation de soi avec soi (= la conscience de soi) était un point de départ pour au contraire avoir fait l’expérience du négatif (de la mort en général, de la servitude en particulier). Dans la crainte de sa mort, la figure de l’esclave est bien renvoyée à elle-même (commencement de la conscience de soi et donc de la sagesse) mais elle ne maîtrise pas cette crainte : elle est donc esclave et doit subir la dépe

(b) Etre pour soi, c’est atteindre la vérité de soi-même. (Dans le cogito cartésien, cette vérité n’est pas selon Hegel atteinte puisqu’elle est immédiate : il n’y a que certitude subjective mais non pas vérité objective) L’esclave est celui qui croit que la conscience de soi est l’immédiateté de Moi = Moi. La peur de la mort est la première étape de la dissolution de cette égalité (abstraite) : mais cette peur est encore celle d’une conscience qui dépend immédiatement de la vie. Cette dissolution est en soi. Dans le travail, c’est à dire confrontation de la conscience et de l’objet, l’esclave dans la dépendance va découvrir la dissolution pour soi ; le travail est médiation : l’objet travaillé ne devient pas immédiatement le résultat de l’idée. C’est au moyen du travail que l’objet se transforme.

(c) Le maître représente la figure de la conscience qui ne se réduit pas à la vie, de l’humanité qui se détache de l’animalité et de la vie biologique. Apparemment, le maître est la conscience indépendante qui domine l’esclave. Apparemment, le maître atteint une conscience de soi dans la reconnaissance par l’esclave de sa servitude vis à vis de lui.

La situation du maître semble plus avantageuse que celle de l’esclave parce que ne lui échoit pas « le côté du rapport inessentiel à la chose ». Quand le maître désire un objet, l’esclave le lui sert, et il peut le consommer immédiatement. Le désir n’est pas pour le maître l’occasion de faire une expérience de la résistance de l’objet : l’objet ne s’oppose pas au maître qui ainsi, en l’absence d’opposition objective (et d’opposition subjective puisque l’esclave est à son service), a « le sentiment sans mélange de soi-même ». L’objet désiré par le maître est purement et immédiatement nié dans la jouissance de la consommation.

(d) Mais cet avantage n’est qu’apparent précisément parce que l’objet pour le maître n’est rien ; plus exactement, l’être de l’objet pour le maître est de ne plus être, de disparaître dans la satisfaction du désir.

Au contraire pour l’esclave, la chose est objet de résistance puisque par son travail il doit le transformer. Désir et travail sont des négations de l’objet. Mais dans le désir du maître, la négation est immédiate : en ce sens le maître en est resté au stade du désir naturel de la vie animale qui, en consommant l’objet de son désir, ne goûte qu’une satisfaction provisoire. Dans le travail de l’esclave, la négation de l’objet est médiate. Travailler un objet, ce n’est pas le faire disparaître, c’est le faire apparaître sous une nouvelle forme. Mais pour transformer un objet, encore faut-il qu’il subsiste.

Le désir est « sentiment sans mélange de soi-même » parce que, en réalité, l’objet du désir par sa disparition dans la consommation ne contribue pas à la formation de la conscience de soi.

La pureté intérieure — dont le maître est la figure — est une pureté vide de la réalité extérieure, c’est une pureté immédiate, non formée, non acquise, non cultivée : pureté qui fomente l’illusion que l’humanité est immédiatement humanité, que la conscience est sans médiation (ni de l’objet, ni d’une autre conscience puisque le maître ne reconnaît pas l’esclave) conscience de soi.

Dans le travail, la disparition de l’objet est remise à plus tard, elle est « retardée » et c’est ainsi que l’objet travaillé conserve son indépendance. L’objet qui résulte d’un travail, qui est donc fabriqué par l’homme mais qui conserve son indépendance, autrement qui est fabriqué non pour disparaître mais pour durer, est un outil. Ce peut être aussi une oeuvre d’art (ce qui est une façon de comprendre leur unité sous le terme général d’oeuvre comme le fait Hannah Arendt).

(e) Travailler, c’est transformer une chose, c’est lui donner une autre forme en supprimant la précédente (exemple : le menuisier donne la forme = table à une matière = bois qui avait la forme = tronc). Cette nouvelle forme ne vient pas de la matière extérieure de l’objet mais de l’esprit intérieur du travailleur qui s’extériorise ainsi dans le travail et se réalise.

Le désir ne forme pas, il ne cultive pas, parce qu’il ne réalise aucune idée sur l’objet : dans le désir, l’esprit reste intérieur à soi, et l’objet reste extérieur.

Au contraire, dans le travail, l’esprit découvre le pouvoir qu’il a de se transformer en transformant la réalité extérieure de l’objet : ce que nous pouvons n’est pas connu par le regard immédiat et introspectif que nous portons sur l’intérieur de nous-mêmes mais seulement par l’expérience effective du travail. Le maître, parce qu’il ne travaille pas ne peut donc pas se transformer. A l’inverse de l’esclave qui, en transformant la nature, transforme sa nature ; en maîtrisant la nature, il va cesser d’être l’esclave du maître. Pourquoi ? En travaillant, il voit dans l’objet produit la matérialisation, l’extériorisation d’une idée, de son esprit : il voit son esprit comme indépendant et l’objet travaillé en est la preuve. Il n’y a donc pas que l’objet qui devient indépendant, il y a l’esprit de l’esclave qui, dans le travail, « s’extériorise lui-même et passe dans l’élément de la permanence ». L’esclave ne craint plus pour sa vie car il s’est forgé les outils pour se défendre ou a créé l’oeuvre qui témoignera de son esprit.

Le renversement des deux figures de la conscience signifie surtout que c’est l’esclave qui est davantage avancé maintenant que le maître sur le chemin de la conscience de soi, de l’humanité. Le maître était la figure de la conscience de soi certes non plus immédiate mais toujours intérieure ; l’esclave en travaillant est passé de la figure de la conscience dépendante (dont la vérité est extérieure à soi, dans le maître) et immédiate (l’attachement à la vie) à la figure de la conscience indépendante (l’objet travaillé est le miroir de soi) et médiate (par la médiation du travail en attendant celle de la reconnaissance mutuelle des consciences). La conscience travaillante en vient à « l’intuition de soi-même ».

13- Réécrivons, en contrepoint, le texte de Hegel (la seconde partie) du point de vue du désir.

Le désir s’est réservé à lui-même la pure négation de l’objet, et ainsi le sentiment sans mélange de soi-même. Mais c’est justement pourquoi cette satisfaction est elle-même uniquement un état disparaissant, car il lui manque le côté objectif ou la subsistance. Le désir, au contraire du travail, est sans frein (le désir comme transgression et non pas progression), apparition sans retard (le désir est impatience, le travail est la patience de l’apprentissage) : il n’y a pas de formation au désir. Le rapport négatif à l’objet reste, demeure, dans l’objet du désir lui-même, sans aucune permanence (« y a-t-il encore du désir ? », « ai-je encore du désir ? »), puisque justement, à l’égard de l’objet, celui qui désire n’a aucune indépendance (l’esclave du désir reste esclave du désir)… La conscience désirante n’en vient jamais à l’intuition de sa liberté, à la prise de conscience de soi.

Autant dire que pour Hegel, le désir, dans cette opposition au travail, est le moment de l’inessentiel pour une conscience en mouvement vers la conscience de soi. Le désir n’est pas l’essence de l’homme ; et, pour reprendre l’angle d’interprétation d’A. Kojève, une conscience qui en resterait au désir ne pourrait réussir à dépasser l’animalité vers son humanité.

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