Mai 022018
 

L’intérêt de cette partie du programme est triple :

  1. Qu’est-ce que la vérité ? Dans quelle mesure peut-on conserver la définition classique de la vérité comme adéquation (entre le jugement et la chose) ?
  2. Si la vérité est adéquation du réel et du rationnel, comment définir ce réel et ce rationnel ?
  • La raison, faculté de connaissance de l’universel.
  • Le réel scientifiquement connu est construit ; la nature, celle dont les sciences dégagent des lois (pas celle avec des arbres), est une construction artificielle = rationnelle.
  • La vérité scientifique est alors l’adéquation de la raison et du réel rationnel : dans la science, la raison est chez elle. Mais alors en quoi la vérité scientifique est-elle objective ? Parce que la raison scientifique est une rationalité ouverte.
  1. Dans la mesure où la science joue un rôle privilégié dans la recherche de la vérité, il s’agit d’être au clair avec :
  • Les sciences → problème de la  classification des sciences
    •  Sciences formelles ≠ sciences empiriques.
    • Sciences de la nature ≠ sciences de l’homme.
  • La science à ne surtout pas confondre science et scientisme (=religion de la science)

*

→ La démonstration : c’est la méthode propre aux sciences formelles (logique et mathématiques). Elle est aussi nommée méthode « axiomatico-déductive ». Sa vérité repose sur la non-contradiction des énoncés (axiomes, définitions, théorèmes) qui composent un système formel.
L’interprétation : c’est la méthode par excellence des sciences humaines « herméneutiques » (psychanalyse, histoire…). Sa vérité repose sur sa capacité à rendre compte de la cohérence entre tout et parties d’un phénomène social/humain.

La matière et l’esprit : c’est une distinction qui recoupe celle du réel et du rationnel sans surtout croire qu’elle peut se superposer. Ainsi l’observation scientifique est un matérialisme rationnel qui spiritualise la matière et l’expérimentation est un rationalisme appliqué qui matérialise les théories. Mais cette distinction se retrouve aussi dans le domaine du « faire » : chez Hegel, travailler c’est autant spiritualiser la matière (réaliser = produire) que matérialiser l’esprit (réaliser = prendre conscience).

La vérité : il y a une définition classique de la vérité comme aedequation rei et intellectu. Cette définition peut-elle se maintenir quand la science – et non plus la religion –  est la voie royale pour rechercher la vérité ? Oui, à condition de définir le progrès de la science dans les limites de la raison.

***

1- La double universalité de la raison (la même, pour tous)

« Je vois par exemple que 2 et 2 font 4, et qu’il faut préférer son ami à son chien ; et je suis certain qu’il n’y a point d’homme au monde qui ne le puisse voir aussi bien que moi. Or je ne vois point ces vérités dans l’esprit des autres : comme les autres ne les voient point dans le mien. Il est donc nécessaire qu’il y ait une raison universelle qui m’éclaire, et tout ce qu’il y a d’intelligences.

Car si la raison que je consulte n’était pas la même qui répond aux Chinois, il est évident que je ne pourrais pas être ainsi assuré que je le suis, que les Chinois voient les mêmes vérités que je vois. Ainsi la raison que nous consultons quand nous rentrons dans nous-mêmes est une raison universelle.

Je dis quand nous rentrons dans nous-mêmes, car je ne parle pas ici de la raison que suit un homme passionné. Lorsqu’un homme préfère la vie de son cheval à celle de son cocher, il a ses raisons, mais ce sont des raisons particulières dont tout homme raisonnable a horreur. Ce sont des raisons qui dans le fond ne sont pas raisonnables, parce qu’elles ne sont pas conformes à la souveraine raison, ou à la raison universelle que tous les hommes consultent. »

Nicolas Malebranche, Éclaircissements sur la Recherche de la vérité (1674).

Questions

  1. Pourquoi est-il « nécessaire qu’il y ait une raison universelle qui m’éclaire » (l. 4) ? Pourquoi Malebranche fournit-il 2 exemples ? Que signifie « nécessaire » ?
  2. Que symbolise l’exemple des Chinois ? A quelle objection, Malebranche veut-il répondre ? Pour­quoi Malebranche recourt-il à cet exemple Pourquoi cet exemple est-il un bon argument ?
  3. Selon Malebranche, qu’est-ce qu’« un homme passionné » ? A quelle objection, Malebranche veut-il répondre ? En quoi raison et passion sont-elles ici opposées ?
  4. Expliquez l’affirmation : « Ce sont des raisons qui dans le fond ne sont pas raisonnables, parce qu’elles ne sont pas conformes à la souveraine raison » (l. 14-15). Montrez par un exemple que des « raisons » ne sont pas nécessairement « rai­sonnables ».
  5. Quel lien Malebranche établit-il entre les deux oppositions « la raison/mes raisons », d’une part, et « universel/particulier », d’autre part ?
  6. Exposez l’idée principale de ce texte en met­tant en évidence les divers moments du raison­nement. Montrez que le plan est très simple et très logique.

 

1. S’il n’y a « point d’homme au monde qui ne puisse le voir aussi bien que moi », c’est je suis comme tous les hommes ; qu’il y a donc quelque chose que, sans aucune exception, tous les hommes ont en commun : la raison universelle. S’il y avait une seule exception, ce ne serait pas « nécessaire » mais ce serait seulement « contingent », car quelqu’un pourrait ne pas avoir la même raison que moi.

2. Pour Malebranche, au xviième siècle, le « chinois » est le symbole de l’étranger. Il n’a pas la même culture (ni les mêmes habitudes, ni la même langue) et il est différent même physiquement. Malebranche recourt à cet exemple car, quand un exemple qui est le cas le plus défavorable n’est pas une réfutation, alors il est une démonstration, une preuve a fortiori..

3. Dans le §3, l’homme passionné est celui qui ne rentre pas en lui-même (par exemple « être en colère », c’est être « hors de soi »). Or, « rentrer en soi-même », c’est réfléchir : donc l’homme passionné est celui qui agit sans réfléchir. Il agit en suivant ses « préférences ». Une passion est une préférence.

4. Pour qu’une « raison » soit raisonnable, il faudrait selon Malebranche qu’elle soit conforme à la « souveraine raison ». Pourquoi la qualifier de « souveraine » ? Parce qu’elle est censée gouverner tous les hommes, tous les hommes raisonnables. L’homme raisonnable est celui qui obéit à sa raison plutôt que de suivre ses passions.

5. Toutes les « raisons » ne sont pas raisonnables : ainsi un homme peut avoir un intérêt particulier une « bonne raison », de commettre un meurtre. Mais on voit bien qu’il ne serait pas raisonnable que tout le monde puisse commettre des meurtres : même un meurtrier ne veut pas être assassiné. La raison est la faculté a) que tout le monde possède en tant qu’homme et, b) qui permet de vouloir ce qui serait acceptable pour tous les hommes raisonnables : la raison est la faculté de l’universel. Au contraire quand les raisons sont au pluriel, elles manifestent des pré-férences particulières, des dif-férences. Quand un individu a ses raisons, il se sépare et se différencie des autres qui n’ont pas tous les mêmes passions que lui : à chacun ses passions et ses (bonnes ou mauvaises) raisons.

6. Les cadres pour expliquer le texte :

  • §1- Problème : comment, sans lire dans les pensées des autres, être pourtant certain que ma pensée est partagée par d’autres. A l’exemple des vérités mathématiques (2+2=4) et des vérités morales (il faut préférer son ami à son chien).
  • Solution : hypothèse, la même raison universelle qui éclaire mon intelligence doit éclairer tout le monde.
  • §2- Un argument qui a la forme d’un raisonnement par l’absurde mais qui en fait repose sur une « évidence » : celle de ma certitude que ma pensée raisonnable est partagée par tous.
  • §3- Objection (des passions) et réponse à l’objection par une distinction entre les raisons et la raison.
  • Thèse : tous les êtres humains, malgré leurs particularités, partagent une même raison universelle.

2- La classification des sciences

La classification classique qui fait passer la principale démarcation entre les sciences « exactes » et les sciences humaines n’est pas pertinente : d’abord parce que les sciences humaines ne sont pas inexactes ; ensuite parce que l’exactitude n’est jamais qu’un idéal des sciences empiriques qui sont basées sur la mesure (ce qui importe c’est autant le résultat que l’approximation).

Séparer d’un côté les sciences formelles et de l’autre les sciences empiriques a l’avantage de prendre comme critère de démarcation une opposition dans l’objet : la formule est l’objet en général des sciences formelles (à moins d’être platonicien et d’admettre une réalité intelligible des objets mathématiques) ; l’expérience est l’objet en général des sciences empiriques.

 

 

 

Sciences empiriques

 

 

Sciences formelles

 

Sciences de la Nature

Sciences de l’Homme

 

Principales divisions

 

(- Analytiques)

(-Synthétiques)

– Sciences de la matière

– Sciences du vivant

(de la matière vivante)

Sc. « nomothétiques »

Sc. « herméneutiques »

 

Méthode

 

axiomatico-déductive

hypothético-déductive

(méthode expérimentale)

– induction et déduction

– interprétation

 

Types d’énoncés

 

Formules (tautologies)

– Enoncés d’observation

– Enoncés théoriques

(Hypothèses, Lois, Principes)

– Tableaux statistiques

– « Récits »

But

Démontrer

(Déduction)

Expliquer

(Causalité)

Comprendre et expliquer

(Signification)

Point de départ

du raisonnement

Axiomes et

« données utiles »

Hypothèses

« Fait social »

(E. Durkheim)

Contrôle

des énoncés théoriques

Cohérence = consistance

(non-contradiction)

– Testabilité

– Prédictivité

– « généralité » statistique

– « Honnêteté »

 

Logique (calcul des pro-positions, des prédicats ; des modalités…)

Mathématiques (…)

Physique

Chimie

Biologie

Géologie

Sociologie

Psychologie

Linguistique

Economie

Histoire

Psychanalyse

Ethnologie

 

  • Attention à ne pas durcir trop les frontières entre les sciences ; d’une part, parce que peu de sciences échappent à l’outil mathématique : il y a des mathématiques dans presque toutes les sciences. D’autres part, parce qu’ils existent des sciences « à cheval » : ainsi, l’astronomie est autant une science mathématique q’une science empirique ; ainsi, la psychologie peut grandement puiser dans la biologie.
  • La question difficile est celle de l’objectivité. Faisons un point explicite. Pas (de problème) d’objectivité (ni de subjectivité, d’ailleurs) dans les sciences formelles dans la mesure où l’objet mathématique ne vient pas du réel (même artificialisé) mais de la seule raison. Dans les sciences de la nature, l’objectivité signifie la réfutabilité, la testabilité : est objectif, un énoncé si on peut le soumettre à un test expérimental. Dans les sciences humaines, la tentation est grande de prendre prétexte des cercles (herméneutiques) entre sujet et objet, tout et parties, explication et interprétation pour refuser toute objectivité. C’est là qu’il faut être très clair : l’objectivité dans les sciences humaines n’est pas celle des sciences de la nature. Ceux qui accordent l’objectivité aux seules sciences de la nature en déduisent que les sciences humaines ne peuvent pas être objectives : ils se trompent. Il y a bien une objectivité dans les sciences humaines, mais elles n’est pas du même ordre que dans les sciences empiriques. Pour un historien, une économiste, un sociologue, la « bonne objectivité » consistera d’abord à avoir l’honnêteté de ne pas cacher ses sympathies (« bonne subjectivité »).

3- Rationalité ouverte, réalité produite et objectivité

« Déjà l’observation a besoin d’un corps de précautions qui conduisent à réfléchir avant de regarder, qui réforment du moins la première vision, de sorte que ce n’est jamais la première observation qui est la bonne. L’observation scientifique est toujours une observation polémique ; elle confirme ou infirme une thèse antérieure, un schéma préalable, un plan d’observation ; elle montre en démontrant ; elle hiérarchise les apparences ; elle transcende l’immédiat ; elle reconstruit le réel après avoir reconstruit ses schémas. Naturellement, dès qu’on passe de l’observation à l’expérimentation, le caractère polémique de la connaissance devient plus net encore. Alors il faut que le phénomène soit trié, filtré, épuré, coulé dans le moule des instruments, produit sur le plan des instruments. Or les instruments ne sont que des théories matérialisées. Il en sort des phénomènes qui portent de toutes parts la marque théorique. »

Bachelard, Le nouvel esprit scientifique.

  • Etonnement de départ : le texte tourne autour de la notion de « polémique ». Ce qui surprenant dans un texte sur les sciences et donc sur la vérité. Car, classiquement : vérité = adéquation = accord alors que polémique = désaccord.
  • Plan du texte : il y a très nettement deux §. §1 = L’observation (l.1 à l.6) – §2 = l’expérimentation (l.6 à l.11). Autrement dit, le plan du texte reprend les 2 étapes de la méthode expérimentale. Même si en apparence (comme le bon sens le croit) le savant irait de l’expérience à la théorie (des faits aux lois de la nature = lois scientifiques), en réalité, ce plan nous rappelle que le savant va de l’observation à l’expérimentation (des apparences aux phénomènes). Mais alors où se trouve la théorie (l.11) ? Dans l’observation (observer ¹ regarder : l.2) autant que dans l’expérimentation (faire une expérimentation ¹ avoir une expérience). Il y a de la théorie partout.
  • Thème du texte : qu’est-ce que la méthode expérimentale ?
  • Thèse du texte : le caractère polémique de la connaissance scientifique. D’où vient ce caractère polémique = qu’est-ce qui relie l’observation et l’expérimentation (comment passer de l’une à l’autre) ? Par l’hypothèse scientifique. Observer, c’est chercher une hypothèse ? Expérimenter, c’est tester une hypothèse. à La méthode expérimentale est une méthode « hypothético-déductive ».
  • Problème du texte : comment la méthode expérimentale qui recherche la vérité (le but est l’accord du réel et du rationnel) peut-elle prendre comme moyen la polémique (qui est désaccord, qui préfère le « non » au « oui ») ?
  • La solution du texte : la place centrale de la théorie dans la connaissance scientifique. Dès le départ, l’observation produit des hypothèses – qui sont des énoncés théoriques – sur ce qu’est le réel étudié. Puis ces hypothèses sont expérimentalement testées. Si le test est positif, la théorie est provisoirement validée et à partir d’un certain nombre de corroborations, l’hypothèse est validée et devient une loi (scientifique) de la nature. Si le test est négatif, alors cela signifie qu’au moins une des hypothèses est réfutée. Dans certains cas, on peut conserver la théorie d’ensemble en modifiant juste une hypothèse, dans d’autres cas, la réfutation de l’hypothèse oblige à remettre la théorie en tant que telle. C’est ainsi que de théorie en théorie, la connaissance scientifique progresse.

4- Le scientisme n’est qu’une illusion métaphysique de science

Le scientisme est une conception, naïve et fausse, de la science qui nie toute limite possible. Cette conception qui n’est défendue par aucune philosophie déterminée apparaît pourtant comme une évidence pour le sens commun, et constitue même comme la philosophie spontanée, implicite, d’un certain nombre d’enseignants en science et de savants. Le scientisme professe que :

  1. La science serait la seule forme valide de toute connaissance véritable ; toutes les autres ne seraient qu’illusoires. Cette croyance est l’énoncé de base du scientisme.
  2. La science serait capable d’élucider la totalité des problèmes posés à l’humanité, même les problèmes qui relèvent de la morale. Cette seconde affirmation fournit la version forte du scientisme.

Ainsi, le scientisme prétend que la vérité scientifique peut être une Vérité absolue. Si l’on admet que seule la Religion peut éventuellement procurer une telle vérité, il est possible alors de définir le scientisme comme la religion de la science.

L’espoir scientiste se manifeste clairement dans la célèbre formule dite du « démon de Laplace » : « Une intelligence qui, pour un instant donné, connaîtrait toutes les forces dont la nature est animée et la situation respective des êtres qui la composent, si d’ailleurs elle était assez vaste pour soumettre ces données à l’analyse, embrasserait dans la même formule les mouvements des plus grands corps de l’univers et ceux du plus léger atome ; rien ne serait incertain pour elle, et l’avenir, comme le passé, serait présent à ses yeux », Laplace, Essai philosophique sur les probabilités.

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