Sep 072018
 

Voici le texte de Jan Patocka qui définit la philosophie comme « déploiement de la problématicité ». A lire et à relire.

Mais revenons à notre propre optique. Comment éclaircir la différence ? Comment savoir ce qu’est l’homme spirituel  ? On pourrait, à titre d’essai, partir du mot du grand philo­sophe moderne qui a tenté de définir un certain type de vie spirituelle, à savoir la philosophie, en disant : la philosophie est le monde à l’envers. En quel sens, « à l’envers »  ? En quel sens le philosophe met-il sens dessus dessous la réalité des autres, de ceux qui ne sont pas des hommes spirituels ?

Jan Patočka (1907-1977)

Le philosophe est différent dans la mesure où le monde, à ses yeux, n’est pas évident. Nous vivons tous dans un monde qui nous est donné, ouvert, et que nous tenons pour réel. Cette réalité est quelque chose qui est simplement là et que nous acceptons sans la moindre question comme une base sur laquelle nous nous mouvons naturellement, car notre vie au monde est, elle aussi, d’une évidence qui ne fait pas problème. Toutes nos réactions sont apprises, de même que nous avons appris à nommer tous les objets qui nous entourent selon une langue qui nous a été transmise telle quelle. Nous tenons toutes nos manières de voir de la tradi­tion, toutes nos idées de l’école ; tout nous est pour ainsi dire prescrit. Même là où nous manifestons une certaine ini­tiative, c’est en comptant sur le soutien de quelque chose que nous tenons pour clair et évident. En général, à moins d’être frappé d’un grand malheur, l’homme ne ressent pas le besoin d’autre chose — la vie simplement reçue et vécue en suivant l’ornière se déroule sans accroc.

Rares sont les expériences qui montrent que ce mode de vie précisément, tout ce monde reçu et non problématique, peut décevoir, qu’il est exposé à la négativité. Ce n’est pas quelque chose qui arrive tous les jours, mais au bout du compte, d’une manière ou d’une autre, chacun passe par là. Nous voyons que les personnes avec qui nous vivons et agissons, nos compagnons de travail, de pensée et d’études, sont inconséquents, et que nous-mêmes ne le sommes pas moins. Tous — nous-mêmes comme les autres — sont déchi­rés, frappés de contradictions. Tous se trahissent, voient leurs projets de vie échouer, répudient ce à quoi ils avaient cru. Et il y a des expériences plus rudes, plus bouleversantes encore — la mort subite, l’effondrement de toute une société. Des expériences que vous tous avez connues dans votre enfance, et que nous, vos aînés, avons traversées plus d’une fois au cours de notre vie. Des expériences qui nous font voir tout d’un coup que la vie, qui paraissait tellement évi­dente, est en réalité problématique, sans que nous puissions dire au juste comment, que quelque chose «cloche», que «ça ne tourne pas rond». Dans un premier temps, nous nous disons que c’est dans l’ordre, que ces menus désagréments, désaccords et discordances n’ont pas d’importance, que rien n empêche de passer outre. Après tout, le monde ne cesse à aucun instant de nous adresser la parole : notre action n’est rien d’autre qu’une réponse à la sollicitation du monde, au fait que les choses ont pour nous une signification, nous convient à faire ceci ou cela. Or, Si nous voulions prêter l’oreille au négatif qui se fait entendre tout d’un coup, aller jusqu’au bout du chemin qu’il nous indique, cela voudrait dire que plus rien ne nous dirait rien, plus rien ne nous convierait à un faire, à une action ou à une réaction, que nous resterions donc suspendus dans le vide. On ne peut pas vivre comme ça ! Pourtant, c’est là, dans ce vide, qu’est le principe de la vie spirituelle.

J’ai parlé plusieurs fois déjà de Platon. Chez Platon, le personnage de Socrate représente la naissance de la vie spiri­tuelle. Or, la vie spirituelle de Socrate consiste, en parlant avec les autres, à essayer de déterminer si, dans toutes les questions que pose la vie, depuis les plus simples jusqu’aux plus complexes, ces hommes sont capables (s’il est lui-même capable) de maintenir l’unité avec eux-mêmes, d’être consé­quents, si ce qui passe à leurs yeux pour évident suffit en effet à assurer une vie identique, consonante avec elle-même, si ces hommes sont réellement ce qu’ils croient être, si leur per­sonnalité, dont la cohésion leur paraît indubitable, ne va pas se désagréger dans le dialogue. L’expérience que fait Socrate, le résultat auquel il arrive par une méthode toute simple, grâce à une habileté qui ne se dérobe à rien si ce n’est la non-problématicité, est accablant : il ne rencontre nulle part de caractère réellement constant, à même de réaliser son identité. Il ne prétend pas non plus être lui-même un tel caractère, être doté d’une faculté qui ferait défaut aux autres. La consonance n’est rien de plus que le but qu’il se propose et auquel il tend. Socrate est simplement en chemin. L’essentiel est là l’homme spirituel est celui qui est, en ce sens, en chemin. Il possède un savoir sur les expériences négatives qu’il ne perd jamais de vue, à la différence de l’homme ordinaire qui cherche à les oublier et, instinctivement, à passer outre en se disant qu’on en a vu d’autres, qu’ainsi va le monde et que cela finira bien par s’arranger d’une manière ou d’une autre. L’homme spirituel, au contraire, s’expose précisément au négatif ; sa vie est une vie à découvert.

Faire un projet de vie qui fasse une place à cette exposi­tion au négatif, c’est, dans un certain sens, commencer une vie nouvelle. A la différence de la vie ordinaire, qui se can­tonne dans une évidence et une sécurité non questionnées, ne visant rien au-delà, passant outre à l’inconséquence et à la négativité, l’homme spirituel vit expressément à partir du négatif. C’est dire que tout se place sous un signe différent, plus rien n’a la même valeur que dans le cours paisible et linéaire de la vie naïve.

J’ai parlé déjà des expériences négatives que la vie apporte à tout le monde, mais que chacun cherche dans un premier temps à escamoter. Au-delà de cette première série, il y en a d’autres encore, plus profondes. Ce sont des expé­riences qui font apparaître la singularité, l’étrangeté de notre situation, du fait même que nous soyons et qu’il y ait le monde; qui nous font comprendre que le fait que les choses nous apparaissent et que nous-mêmes soyons au milieu d’elles n’est pas évident, mais représente au contraire une merveille prodigieuse. Nous nous étonnons: s’étonner, c’est ne rien tenir pour évident, rester court, s’arrêter, s’enrayer, ne plus fonctionner. C’est une barrière. La barrière. Déme­surée et à laquelle on peut s’achopper de façon à n’en reve­nir jamais. En effet, celui qui se heurte à cette chose n’en revient pas.

N’est-ce pas étrange de s’étonner ainsi ? Matériellement, le monde demeure identique à ce qu’il était avant, ce sont toujours les mêmes choses qui nous entourent, les mêmes tables et chaises, les mêmes hommes, les mêmes étoiles, et pourtant quelque chose a totalement changé. Aucune chose nouvelle n’est apparue, aucune réalité qui n’aurait pas été déjà là, mais il est apparu quelque chose qui n’est ni chose ni réalité, à savoir le fait que tout cela est. Ce est n’est pas une chose.

L’existence nouvelle qui commence dès lors permet aussi de vivre de manière à ne plus accepter la vie telle quelle, sans en accepter en même temps la problématicité. Celle-ci devient notre élément, l’air que nous respirons. Il s’ensuit que nous ne pouvons plus rien regarder comme donné une fois pour toutes, que nous ne pouvons plus compter sur rien ; tout ce que nous tenions auparavant pour évident ne l’est pas; tout ce que nous croyions savoir est un préjugé.

Ce ne sont là que quelques traits, saisis très grosso modo: l’attitude qui ne ferme plus les yeux sur les expériences négatives, mais élit domicile à l’intérieur d’elles, la mise en question de ce qui passe d’ordinaire pour évident, la créa­tion d’une nouvelle possibilité de vivre à partir de cette sphère ouverte. Vivre non pas sur un sol ferme, mais dans un élément mouvant ; vivre dans le déracinement. Vous objecterez que ce que je dis là est peut-être valable par rap­port à la philosophie, mais ne peut s’appliquer à tous les autres domaines de la vie spirituelle. En parlant de «vie spi­rituelle», on pense aussi à l’art et à la religion, voire à la vie active, vécue dans le sacrifice, le dévouement et la respon­sabilité, on pense aussi à l’établissement d’institutions sociales telles que le droit, etc.

L’objection est fondée, mais on peut tracer là partout la même ligne de démarcation, distinguer, d’une part, l’activité qui peut être décrite de l’extérieur, constatée comme un fait et intégrée dans des complexes de relations factuelles, d’autre part, le mode de vie et la manière d’agir des hommes à travers qui la problématicité fait son entrée dans ces domaines.

Pour concrétiser, prenons l’exemple de la poésie. Pen­sons à la poésie d’Homère, considérée en général comme naïve, offrant l’image d’une vie sereine et inébranlée. Or, nous savons que les épopées homériques sont en réalité une incarnation de et une réflexion sur l’expérience boulever­sante de la période post-mycénienne qui vit la fin de l’âge héroïque. En entendant le nom d’Homère, qui ne pense pas à la grande scène de la rencontre d’Achille et de Priam à la fin de l’Iliade, au face-à-face entre ces deux hommes qui, ayant causé la perte l’un de l’autre, se retrouvent à un de ces instants de déracinement où la vie humaine est comme une trêve entre deux combats et parviennent, l’un et l’autre, à la connaissance de soi, à la connaissance de ce qu’est l’homme ? Le personnage même d’Achille, avec son choix d’une vie brève mais glorieuse, représente une orientation à contre-courant de la vie normale qui est fondamentale pour le sen­timent politique grec. On pourrait aussi citer Dante, qui voit la vie non problématique d’«ici-bas» à travers le prisme de l’«au-delà», de la vie qu’il connaît grâce à son pèlerinage dans l’autre monde. Sans parler de Rilke qui vit dans une osmose permanente entre l’autre monde et la vie présente qui tend à tout instant à disparaître on ne sait où et qu’inter­pelle sans cesse le lieu d’où elle est venue et vers où elle s’en va.

La philosophie dans son ensemble n’est à vrai dire que le déploiement de cette problématicité, saisie et exprimée par les grands penseurs. Elle est une lutte pour dégager de la problématicité quelque chose qui en émerge, pour trouver un nouveau sol ferme qui serait cependant à problématiser derechef en tant que tel. Voilà la première sagesse grecque, selon les paroles d’Héraclite — «l’éclair gouverne tout» —l’éclair, c’est-à-dire l’éclat qui dans la nuit révèle l’aurore, mais rend aussi visible l’obscurité, l’émergence de tout ce qui est hors des ténèbres auxquelles toute chose appartient et que l’éclair déchire seulement, mais ne surmonte pas.

Jan Patocka, L’Homme spirituel et l’Intellectuel (1975).

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