Oct 172016
 
« Une chose non perçue est une contradiction ».

G. Berkeley : Principes de la connaissance humaine (1710). Texte 4 page 35.

George Berkeley (1685 – 1753)

Pour Berkeley, une perception est toujours en un sens vraie : « Se demander ce qui est semblable à une sensation sinon une sensation », Carnet B, 46. « Une idée ne peut ressembler qu’à une idée », Carnet A, 657. La vérité ici est définie par la ressemblance, par l’adéquation.

Pour Descartes, dans la première méditation métaphysique, le doute radical sur la sensibilité se répercutait sur la certitude en l’existence du monde matériel. L’une des ruptures de Berkeley par rapport à Descartes est précisément de ne pas comprendre une telle conséquence de la perception (de l’idée) à la réalité (de la chose).

D’une part, Berkeley doute à ce point de l’existence de la réalité matérielle qu’il en affirme même l’inexistence. « Il est clair que la notion même que l’on appelle matière ou substance corporelle renferme une contradiction », Principes, §9. C’est dire à quel point une inspection de l’esprit pour s’assurer de l’existence matérielle du morceau de cire est incompréhensible pour Berkeley. Pour lui, ce qu’il s’agit de défendre ce n’est pas un dualisme de l’esprit et de la matière mais un immatérialisme. Une chose n’a donc qu’une existence pour un esprit. Exister, c’est soit être perçu par un esprit, soit percevoir.

Mais d’autre part, aucun doute ne peut atteindre la vérité des perceptions : parce que la perception est idée, que l’idée est chose (et non pas idée de la chose : « employer l’expression idée de, c’est une des principales cause d’erreur », Carnet A, 660).

Carnet A, 585 : « En quoi, je vous prie, la perception du blanc diffère-t-elle du blanc ? ».

Carnet A, 605 : « La supposition que les choses sont distinctes des idées supprime toute vérité de la chose, et par suite conduit au scepticisme universel, puisque nous ne connaissons et ne contemplons jamais que nos propres idées ».

3ème Dialogue entre Hylas et Philonous : « Je ne veux pas transformer les choses en idées, je veux plutôt transformer les idées en choses : car les objets immédiats de la perception qui d’après vous sont seulement des apparences des choses, je les tiens pour les choses réelles elles-mêmes » (p.152).

Restent deux objections à affronter : celle de la concordance de nos perceptions et celle de l’aspect involontaire de mes perceptions…

Hylas : « les objets perçus par les sens d’une personne ne sont-ils pas, je vous le demande, également perceptibles par d’autres personnes présentes » (p.155).

  • Réponse 1 (p.155) dirigée contre la thèse matérialiste : « vous ne pouvez dire que des objets sensibles existent sans être perçus, parce que beaucoup de personnes les perçoivent ». Mais cette réponse n’explique pas l’accord des diverses perceptions, leur identité.
  • Réponse 1bis : « je ne sais ce que vous entendez par idée abstraite d’identité ».
  • Réponse 2 : la « difficulté qu’il n’y a pas deux personnes qui voient la même chose, porte également contre les matérialistes, et contre moi » ; car comment comparer une perception à un archétype matériel qui, par définition, n’est pas perceptible (p.154) ?
  • Réponse 3 : d’autant que rien n’interdit à Berkeley d’affirmer l’existence d’un archétype spirituel (Cf. « vision en Dieu » de Malebranche) ; car on peut « admettre également un archétype extérieur à votre propre intelligence ; – j’entends, extérieur à votre propre intelligence : bien que certes on doive admettre qu’il existe dans cette Intelligence qui comprend toutes choses » (p.157).

Du même coup est résolue la seconde objection : une perception est involontaire pour moi ; mais rien n’interdit qu’elle résulte de la volonté d’un autre esprit, l’Intelligence, autrement dit Dieu.

Transition : Pour Platon, les perceptions ne sont que des apparences, des imitations, des copies de ces modèles que sont les Idées : la perception est donc pour Platon la perception d’une chose ; sauf que cette chose n’est réelle qu’au sens d’une réalité intelligible. La critique de Platon est donc dirigée contre ceux qui croient que la perception des choses est adéquate à ces choses.

Pour Berkeley, la perception est vraie parce qu’il n’y a pas de différence à faire (à percevoir) entre la perception de la chose et la chose : la chose est la perception, c-à-d l’idée. Sa critique est donc dirigée contre ceux qui croient qu’il faut séparer la chose de sa perception.

Ainsi, Platon et Berkeley dirigent leurs critiques contre la même doctrine : celle qui affirme que la perception est la perception vraie de la chose. Cette doctrine est celle du « réalisme naïf ». Attention toutefois, leur critique ne porte pas sur le même point : Platon conteste la vérité de la perception mais il conserve l’idée d’un écart entre la perception et ce de quoi la perception est la perception. Berkeley défend la vérité de la perception parce qu’il nie tout écart entre la perception et la chose. Pour Platon la perception de la chose n’est pas vraie ; pour Berkeley, il n’est pas vrai que la perception soit la perception de la chose.


Questions de contrôle de connaissances (Terminale L – Novembre 2016)

  1. Que vient faire une réflexion sur « comment devenir philosophe » dans La République de Platon, qui est un dialogue consacré à la justice ?
  2. Quelles différences entre une erreur et une illusion ? En quoi pour Platon la perception est-elle plus un facteur d’illusion que d’erreur ?
  3. Qu’est-ce qui, dans la caverne, attache les prisonniers ?
  4. Les « objets fabriqués » et perçus à la lumière du feu sont-ils des ombres ou des objets réels, quelle est leur part de vérité ?
  5. En quoi une « idée » chez Platon n’est-elle rien de subjectif ? En quoi consiste le « réalisme » de Platon (qu’est-ce qui est « réel » pour lui )?
  6. Pourquoi, pour Aristote, les sensations ne sont pas elles-mêmes vraiment des connaissances ?
  7. Quels sont pour Aristote les niveaux de la connaissance ?
  8. Dans la deuxième des Méditations métaphysiques de Descartes, quelle vérité fournit l’épisode du morceau de cire ?
  9. Qu’est-ce qui fait, pour Descartes, la véracité de la perception ?
  10. A quoi sont utiles les perceptions, selon Descartes ?

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