Mai 012018
 

Introduction

Les phases de la lune dessinée par Galilée en 1616

Définition de la science. Objet, méthode et objectivité dans les sciences.

Il faut rapprocher la définition classique de la vérité (aedequatio rei et intellectu) de celle de l’objectivité ; définition « vulgaire » : l’objectivité, c’est la conformité à la réalité ; définition « technique » : la séparation (= l’abstraction au sens où « faire abstraction de », c’est « séparer ») de l’observateur et du fait observé, du sujet et de l’objet.

Difficulté théorique 1 : le concept de « réalité » associé implicitement à ce concept d’objectivité n’est-il pas « naïf » ? Le « réalisme naïf » (pour qui la perception nous apprend qu’il y a un réel et qu’il est tel qu’il apparaît) n’est-il pas le présupposé de l’objectivité ?

Difficultés pratiques 2 : dans quelles sciences cela aurait-il un sens de croire en une séparation absolue et parfaite entre le sujet scientifique (le chercheur, le savant…) et l’objet scientifique ?

  • Commençons par les sciences humaines où ce n’est évidemment pas le cas : pensons à la question du transfert en psychanalyse, à la critique des thèses présentées par Margaret Mead dans Mœurs et sexualité en Océanie. La raison en est simple : les hommes dans les sciences de l’homme sont des hommes conscients ; la présence de la conscience signifie que l’historien a conscience d’être un être historique, que le psychologue sait qu’il possède un psychisme, etc. L’homme y est en position à la fois de sujet et d’objet.
  • Cela revient-il à séparer les sciences humaines d’un côté – pour qui l’objectivité constituerait un sérieux problème – et les sciences « dures » telles la physique, la chimie, les mathématiques… qui seraient des sciences « objectives » ?
  • Mais a) en mathématiques, l’objet mathématique n’est pas un fait objectif (c’est la leçon indépassable du platonisme quant aux mathématiques). Je ne vois pas 5 doigts mais des doigts, je les compte, ils sont 5. La figure du cercle sur laquelle travaille le géomètre n’est pas le cercle de la définition mais une image figurée de l’image mentale que j’ai du cercle.
  • Mais b) en physique, et plus particulièrement en mécanique quantique, est-il si facile de continuer à postuler une non-intervention de l’observateur – ou de ses instruments de mesure – sur la mesure. Texte 3 page 359/239 de Gaston Bachelard sur le principe d’incertitude de Heisenberg : la phrase qu’il faut relever c’est qu’il y a « une interférence essentielle de la méthode et de l’objet ». Attention, cela ne signifie pas qu’il n’y a plus d’objectivité possible, mais seulement que si l’incertitude devient objective alors « objectivité » ne peut plus jamais signifier « exactitude absolue » : mais n’était-ce pas déjà le cas même en physique classique ?
  • Mais c) en biologie : une œil n’est pas une poulie, autrement dit est-il si facile d’expliquer le mécanisme de la vision si je ne sais pas déjà ce que c’est que voir. De plus, la théorie de l’évolution n’est-elle une théorie historique, ce qui l’entraîne dans le cercle – qui peut être vertueux – de l’explication et de la compréhension.

Enjeu : qu’est-ce qu’une science ? Soit il n’y a de sciences que par le modèle de certaines sciences (et ce sont toujours les sciences « exactes » qui sont candidates), soit il y a des modèles scientifiques : mais en quoi alors les sciences sont-elles des sciences ? Il faut alors se demander : non plus « qu’est-ce que telle ou telle science ? » mais : « qu’est-ce qu’une science ? », voire « qu’est-ce que la Science ? ».

1- L’objet se règle sur la connaissance.

Quelle est la différence essentielle entre l’expérience courante – « avoir de l’expérience » – et l’expérience scientifique – « faire une expérience » – ou expérimentation ?

Kant formule un élément de réponse quand il écrit que « si toute notre connaissance débute avec l’expérience, cela ne prouve pas qu’elle dérive toute de l’expérience » : c’est-à-dire que si effectivement la connaissance scientifique dérive en partie de l’expérience, elle dérive aussi de la raison. Dans la connaissance, quelle est la part de l’expérience ? Celle de la raison ? A qui la priorité ?

11- Un renversement méthodologique : de la connaissance à l’objet.

C’est au §8 de la Préface à la 2ème édition de la Critique de la Raison pure que Kant décrit avec clarté la révolution qui aboutit à la Science des Temps modernes : texte pages 303-315.

« Lorsque Galilée fit rouler ses boules sur un plan incliné avec une accélération [déterminée et] choisie par même, ou que Torricelli fit porter à l’air un poids qu’il savait être égal à [celui d’une colonne] d’eau à connue, ou que, plus tard, Stahl transforma des métaux en chaux et celle-ci à son tour en métal, en y retranchant ou en y ajoutant certains éléments, alors ce fut une [nouvelle] lumière pour tous les physiciens. Ils comprirent que la raison n’aperçoit que ce qu’elle produit elle-même d’après ses propres plans, qu’elle doit prendre les devants avec les principes qui déterminent ses jugements suivant des lois constantes, et forcer la nature à répondre à ses questions, au lieu de se laisser conduire par elle comme à la lisière ; car autrement nos observations faites au hasard et sans aucun plan tracé d’avance ne sauraient se rattacher à une loi nécessaire, ce que cherche et exige pourtant la raison. Celle-ci doit se présenter à la nature tenant d’une main ses principes, qui seuls peuvent donner à des phé­nomènes concordants l’autorité de lois, et de l’autre [main] l’expérimentation, telle qu’elle l’imagine d’après ces mêmes principes. Elle lui demande de l’instruire, non comme un écolier qui se laisse dire tout ce qui plaît au maître, mais comme un juge en fonctions, qui contraint les témoins à répondre aux questions qu’il leur adresse. La physique est donc redevable de l’heureuse révolution qui s’est opérée dans sa méthode à cette simple idée, qu’elle doit chercher (et non imaginer) dans la nature, conformément aux idées que la raison même y transporte, ce qu’elle doit en apprendre, et dont elle ne pourrait rien savoir par elle-même. C’est ainsi qu’elle est entrée d’abord dans le sûr chemin de la science, après n’avoir fait pendant tant de siècles que tâtonner. »

Et deux § plus loin, quand Kant se demande si la métaphysique pourrait ainsi devenir une science [question à laquelle il répondra par la négative : il n’y a pas de preuve de l’existence de Dieu], il dégage clairement le renversement révolutionnaire ainsi opéré entre l’objet et la connaissance : « On a admis jusqu’ici que toutes nos connaissances devaient se régler sur les objets ; mais, dans cette hypothèse, tous nos efforts… n’ont abouti à rien… Nous serions plus heureux… en supposant que les objets se règlent sur notre connaissance ».

Conséquence : en termes kantiens, la connaissance ne peut être que celle des phénomènes ; la connaissance des « choses en soi » est inaccessible. La connaissance de la réalité est la connaissance de la réalité telle qu’elle nous apparaît.

Transition : quel est – dans ce cas – le rôle de l’expérience dans la connaissance scientifique ?

12- Inductivisme et déductivisme.

Une induction est une inférence (pour éviter de dire déduction) qui passe d’un énoncé sur le particulier à un énoncé portant sur le général. Induire, c’est généraliser. La méthode inductive est la méthode qui obtient des énoncés au moyen de la généralisation.

Par inductivisme, on entend la doctrine de certains philosophes, ou plutôt de certains scientifiques qui essaient de philosopher, qui affirment que la seule méthode scientifiquement acceptable est l’induction.

On peut bien sûr reconnaître une certaine validité à l’induction sans pour autant adhérer aux thèses inductivistes. D’autant plus que l’inductivisme passe quelquefois subrepticement d’une première définition (acceptable, en particulier dans les sciences humaines) de l’induction comme généralisation à une seconde définition (fausse logiquement) de l’induction comme vérification des énoncés théoriques par les énoncés empiriques.

121- Induction, méthode inductive et inductivisme.

Avant de critiquer, demandons-nous comment on peut être inductiviste ?

C’est Francis Bacon qui dans le Novum Organum (1620) défend vigoureusement la méthode inductive et donc un inductivisme strict : l’expérience se fera sans aucune idée préconçue, l’observation sera recueillie au hasard ; les résultats en seront enregistrés tout bruts, au fur et à mesure qu’ils se présenteront ; texte 2 page 228.

Certains savants eux-mêmes ont été de farouches défenseurs de l’inductivisme même si dans leur pratique scientifique ils devaient bien faire autrement : « Observer d’abord les faits, en varier les circonstances autant qu’il est possible, accompagner ce premier travail de mesures précises pour en déduire des lois générales, uniquement fondées sur l’expérience, et déduire de ces lois, indépendamment de toute hypothèse sur la nature des forces qui produisent les phénomènes, la valeur mathématique de ces forces, c-à-d la formule qui les représente, telle est la marche qu’a suivie Newton… C’est elle qui m’a servi de guide dans toutes mes recherches sur les phénomènes électrodynamiques. J’ai consulté uniquement l’expérience pour établir les lois de ces phénomènes, et j’en ai déduit la formule qui peut seule représenter les forces auxquelles ils sont dus », écrit A-M. Ampère dans sa Théorie mathématique des phénomènes électrodynamiques.

C’est enfin, comme le remarque P. Duhem, « l’idéal que se proposent beaucoup de professeurs ». Ils voudraient que la physique s’enseigne comme la géométrie, que les preuves expérimentales de chaque supposition remplacent la démonstration de chaque proposition. Première hypothèse, vérification expérimentale, généralisation par induction, première loi expérimentale ; deuxième hypothèse, etc.

Voilà ce que serait une démarche inductive idéale :

  1. Tous les faits sont observés et enregistrés sans sélection,
  2. Analyse et classification des ces faits sans hypothèses ni postulats,
  3. Dérivation d’énoncés généraux par induction à partir de ces faits,
  4. Vérifications supplémentaires des énoncés généraux.

Il est assez facile de voir que cette méthode est, en réalité, impraticable :

  1. Une recherche scientifique ainsi conçue ne pourrait jamais commencer avant d’avoir recueilli tous les faits. La connaissance scientifique est d’emblée une connaissance limitée parce que sélective : il ne faut recueillir que les faits significatifs.
  2. Mais un fait n’est significatif que si une hypothèse a déjà été proposée. Le scientifique se trouve dans cette nécessité parce qu’il a l’obligation de traduire symboliquement les faits d’expérience avant de les introduire dans ses raisonnements. Ce n’est pas sur des faits que le savant travaille, mais sur des énoncés portant sur des faits. C’est une faute de raisonnement d’oublier qu’un fait n’est significatif que par rapport à une hypothèse qu’il est sensé vérifier.
  3. L’induction ne peut fournir aucune règle mécanique imparable de découverte scientifique comme le préconisait pourtant F.Bacon dans le Novum Organum. Si, comme l’écrit A. Einstein , «il n’y a aucune méthode inductive qui puisse conduire aux concepts fondamentaux de la physique», c’est parce qu’un «principe d’induction» qui affirmerait la validité de toute généralisation, ne pourrait être qu’inductivement vérifiée. C’est l’épistémologue américain K Popper qui, dans la Logique de la découverte scientifique, reprend les arguments de David Hume dans son Traité de la nature humaine, pour montrer que la croyance dans la validité du principe d’induction provient des succès passés de la méthode, ce qui est une pétition de principe. Car il n’est pas logique d’affirmer qu’un principe qui avance que ce qui a été vérifié hier le sera encore demain, sera lui-même vrai demain parce que, jusqu’à hier, il a toujours été vérifié. Le principe d’induction repose en fait sur l’hypothèse du déterminisme : c’est-à-dire l’affirmation de la permanence des lois de la nature. Cette hypothèse n’est pas scientifique mais métaphysique : elle suppose comme un «choix de la Nature».
  4. Il ne faut pas refuser à l’expérience un rôle : celui de contrôle ; plutôt que de vérification. « Il ne faut jamais faire des expériences pour confirmer ses idées, mais simplement pour les contrôler », écrit très clairement Claude Bernard dans son Introduction à l’étude de la médecine expérimentale (1865), page 72. Texte 11 page 236.

122- Qu’est-ce qu’un fait significatif ?

La naïveté de l’inductivisme (ce n’est pas là une caractéristique car il y a aussi un déductivisme qui tombe dans la même naïveté) c’est de croire, comme le sens commun, qu’il y a des faits qui parlent d’eux-mêmes, sans qu’il y ait besoin d’un travail d’interprétation : un « fait brut » que l’on prend pour ce qu’il y a de plus concret n’est en réalité qu’une abstraction : car un fait doit être fait, construit, un fait est artificiel. Le fait n’est donc pas le point de départ absolu d’une idée : comme s’il y avait le fait « objectivement » donné puis ensuite l’idée. Un fait est au contraire un résultat, il n’est jamais premier mais toujours second.

Si un fait doit être fait, comment faire un fait ? En faisant une expérience. Observer un fait, ce qui n’est pas simplement regarder ou voir, c’est déjà faire une expérience. Ce n’est donc pas parce qu’il y a des faits significatifs qu’une expérience scientifique est possible mais c’est parce qu’il y a une expérience faite qu’il y a des faits significatifs.

123- La méthode expérimentale.

Définition : déduire de l’hypothèse avancée par le savant pour l’explication des phénomènes observés, des conséquences telles qu’elles puissent être comparées avec les faits dans une expérimentation.

Nous devons donc séparer, si besoin est, l’expérience que l’on a, de l’expérimentation que l’on fait. Quand il n’y a pas risque de confusion, autant dire « expérience ».

On appelle aussi la méthode expérimentale, méthode hypothético-déductive ou méthode de l’hypothèse : c’est parce, dans l’expérimentation, le contrôle par l’expérience est aussi essentiel que ce qui est contrôlé, c’est-à-dire l’hypothèse.

Bilan : l’expérience est avant tout une méthode de contrôle.

Dire d’un énoncé qu’il est scientifique, c’est dire qu’il est objectif. Un énoncé d’une science empirique de la nature est objectif s’il est testable, réfutable – Texte 15 page 240. C’est ainsi que l’on peut résoudre selon K. Popper, dans La logique de la découverte scientifique, le problème de la démarcation, c’est-à-dire celui de la distinction entre la science et la métaphysique. Notons, pour commencer, que l’inductivisme échoue à assurer une telle démarcation alors que c’était là l’un de ses buts fondateurs. En effet, l’inductivisme affirme que la vérité des théories scientifiques provient de l’expérience, plus exactement qu’un énoncé scientifique n’est doué de sens que s’il s’appuie sur des observations. Mais un énoncé d’observation est toujours un énoncé sur le particulier alors qu’une loi scientifique est un énoncé universel. Au mieux, une induction atteint le général : mais un nombre fini d’observations passées, aussi grand soit-il, ne peut jamais valider un énoncé portant sur une infinité de cas futurs. Au sens strict, une vérification est impossible et il faut même aller jusqu’à dire que la science n’est pas plus vérifiable que la métaphysique.

Mais il y a tout de même une différence : un énoncé scientifique est testable, un énoncé métaphysique ne l’est pas. L’expérience joue donc bien son rôle de test irréfutable de scientificité mais non pas tant parce qu’elle peut dire le vrai que parce qu’elle peut dire le faux : ce qui est faux ce n’est pas la réalité mais la représentation de la réalité.

13- La théorie peut précéder l’expérience.

Depuis les résultats de Kant dans La critique de la Raison pure, on peut dire que l’on sait que les théories scientifiques ne doivent jamais prétendre décrire la réalité telle qu’elle est, mais seulement proposer une représentation de la réalité.

Cela étant dit, on peut néanmoins avoir deux visions différentes du rôle des théories : une vision faible où la théorie ne représente qu’un ensemble de lois empiriques ; une vision forte où la théorie propose une compréhension des phénomènes en les expliquant comme des manifestations d’entités ou de processus situés « à l’arrière-plan » : on passerait alors du comment des lois au pourquoi des théories. De toutes les façons, une théorie n’est conservée que si elle rend service à la connaissance, que si elle répond à la question « qu’est-ce que je sais de la réalité? » mais jamais à la question « qu’est-ce que la réalité? ».

On peut retrouver la même idée en posant directement la question de l’utilité d’une théorie. Pour répondre à cette question, il peut être bon de séparer entre (a) la face descriptive d’une théorie et (b) sa face explicative.

(a) Il n’y a guère de désaccord des épistémologues sur la face descriptive d’une théorie. Une théorie à l’aide de ses règles, de ses hypothèses et de ses objets doit pouvoir représenter un aspect de ce que nous pouvons appeler l’empirie pour désigner la « réalité » sur laquelle travaille la théorie. Les qualités d’un théorie, sous ce premier aspect, sont la condensation et l’économie dans le classement des lois expérimentales. Ce classement des lois, non seulement rend la théorie d’autant plus utilisable, mais il peut y mettre de la beauté. L’utilité d’une théorie se réduit quelquefois à cette face descriptive, mais est-ce là le seul effet qu’il faille attendre d’une théorie ? Car, l’utilité d’une théorie, c’est aussi sa fécondité : elle doit permettre de deviner des lois expérimentales non encore observées et en provoquer la découverte. Cette fécondité n’est-elle pas l’indice que la théorie ne s’est pas contentée de décrire les apparences, de « sauver les phénomènes », mais qu’elle a atteint quelque chose comme une réalité plus cachée ?

(b) C’est ici qu’il faut s’entendre sur la définition de ce que c’est qu’expliquer. Si on lui donne le sens fort de « dépouiller » la réalité de ses apparences afin de voir une réalité nue (celle des « choses en soi »), alors il faut refuser qu’une théorie puisse expliquer. Sur ce point, la critique de Pierre Duhem semble imparable : si la théorie a pour but d’expliquer les lois expérimentales, alors la science empirique de la nature perd son autonomie et est subordonnée à la métaphysique (Ce qu’a écrit Kant est, en ce sens, indépassable). Il n’empêche que, même pour Duhem, la théorie « prend le caractère d’une classification naturelle » quand les rapprochements qu’elle établit laissent soupçonner les affinités réelles des choses : « Sans prétendre expliquer la réalité qui se cache sous les phénomènes dont nous groupons les lois, nous sentons que les groupements établis par notre théorie correspondent à des affinités réelles entre les choses… La théorie physique ne nous donne jamais l’explication des lois expérimentales ; jamais elle ne nous découvre les réalités qui se cachent derrière les apparences sensibles ; mais plus elle se perfectionne, plus nous pressentons que l’ordre logique dans lequel elle range les lois expérimentales est le reflet d’un ordre ontologique », La théorie physique.

Il ne s’agit plus alors que d’une affaire de définition. Si on donne un sens fort à l’explication, alors, avec Duhem, il faut dire qu’« une théorie physique n’est pas une explication ». Si on donne le sens faible de « représenter dans un système symbolique des faits actuels en vue de déduire des faits virtuels », alors on peut dire qu’une théorie explique. On souligne tout simplement qu’une théorie peut progresser dans son explication, qu’elle peut même précéder l’expérience.

2- Mais il n’y a pas que des sciences empiriques de la nature.

Que l’objet se règle sur la connaissance, c’est dire que la théorie peut précéder l’expérience, c’est dire que l’expérience contrôle l’hypothèse, c’est surtout dire que l’objet scientifique est scientifiquement construit et qu’il est construit à partir de la méthode.

Mais ces orientations ne sont-elles pas valables seulement dans les sciences empiriques de la nature matérielle ?

  • Dans les sciences empiriques de l’homme, le cercle du sujet et de l’objet rend-il même possible l’existence d’une science de l’homme ?
  • Dans les sciences empiriques de la nature vivante, peut-on longtemps faire l’impasse sur la vie comme « vécu » ?
  • Dans les sciences formelles, à cause de la spécificité de l’objet mathématique, y a-t-il un sens à parler d’objectivité ?

21- Les sciences humaines sont-elles vraiment des sciences ?

211- Peut-il y avoir une science de l’homme ?

212- Un exemple : l’histoire.

Réflexion : que signifie interpréter un événement ? pages 426-7/320-1.

22- Toutes les sciences du vivant sont-elles des sciences ? La vie comme problème de la connaissance du vivant.

Rappel 1 : pour définir ce qu’est un être vivant par opposition à une machine, voir le §112- du cours sur la technique et le texte 4 de Kant page 264.

Rappel 2 : pour comprendre que la théorie de l’évolution est théorie historique, voir le cours sur la sélection naturelle et, de François Jacob.

Nous nous contenterons de signaler trois pistes d’interrogations et d’objections fortes :

  • L’expérimentation chez les êtres vivants est-elle possible ? Comment tenir compte de l’objection du vitalisme pour qui le vivant provient de l’unité d’une « force vitale », la « vie » : or expérimenter, c’est détruire cette unité, c’est donc étudier une substance morte. Pourtant pour Claude Bernard, les sciences physiques et les sciences du vivant ont pour base commune, le déterminisme : « Je serais d’accord avec les vitalistes s’ils voulaient simplement reconnaître que les êtres vivants présentent des phénomènes qui ne se retrouvent pas dans la nature brute, et qui, par conséquent, leur sont spéciaux. J’ad­mets en effet que les manifestations vitales ne sauraient être élucidées par les seuls phénomènes physico-chimiques connus dans la matière brute. (Je m’expliquerai plus loin au sujet du rôle des sciences physico-chimiques en bio­logie, mais je veux seulement dire ici que, si les phé­nomènes vitaux ont une complexité et une apparence différentes de ceux des corps bruts, ils n’offrent cette différence qu’en vertu de conditions déterminées ou déterminables qui leur sont propres. Donc, si les sciences vitales doivent différer des autres par leurs explications et par leurs lois spéciales, elles ne s’en distinguent pas par la méthode scientifique. La biologie doit prendre aux sciences physico-chimiques la méthode expérimentale, mais garder ses phénomènes spéciaux et ses lois propres) », Introduction à l’étude de la médecine expérimentale, page 110.
  • Les insuffisances de l’explication mécaniste : les « phénomènes spéciaux » qu’évoquent Claude Bernard se ramènent à la constatation que « l’être vivant forme un organisme et une individualité ». Or « organisme » renvoie à « finalité ». Tel vivant, comme totalité réelle empiriquement donnée oblige le naturaliste à admettre la finalité comme méthode : expliquer le vivant comme finalité naturelle n’est pas tant une condition de possibilité de la pratique du naturaliste qu’un fait qui « apparaît » comme « inscrit dans la chose » (Gérard Lebrun, Kant et la fin de la métaphysique, p.676). « Au XVIIIe siècle, Kant avait identifié les conditions de possibilité de la science physique avec les conditions transcendantales de la connaissance en général. Cette identification avait trouvé ses limites, à l’époque de la Critique du jugement (deuxième partie Critique du jugement téléologique), dans la reconnaissance du fait que les organismes sont des totalités dont la décomposition analy­tique et l’explication causale sont subordonnées à l’usage d’une idée de finalité, régulatrice de toute recherche en biologie » écrit G. Canguilhem (Etudes d’histoire et de philosophie des sciences concernant les sciences de la vie, p.148). Et plus loin (p.351-352) : « C’est chez Kant la limite de la révolution copernicienne. La révolution copernicienne est inopérante quand il n’y a plus identité entre les conditions de l’expérience et les conditions de possibilité de l’expérience ». Quand il s’agit du vivant, il faut renverser le renversement copernicien : c’est l’explication du vivant qui doit se régler sur le vivant. Le vivant manifeste une résistance non pas à l’explication mais à une définition de l’explication qui procède de l’explication à la chose. Certes le vivant est un « phénomène de la vie » mais, dans le vivant, la vie elle-même est un phénomène.
  • Le vivant et le vécu : une explication par exemple de l’œil – aussi complètement que soit effectuée l’articulation la plus fine de tous les schémas explicatifs – n’est pas achevée tant qu’elle n’est pas effectuée par quelqu’un qui sait ce que c’est que voir. Certes, expliquer l’œil c’est en donner les causes, prochaines, évolutives, physiques non causales ; mais c’est aussi savoir l’effet que cela fait de voir. Il est facile de formuler l’objection que l’on peut aussitôt adresser : comment expliquer la vie de la bactérie ? En se faisant bactérie ? Objection à laquelle on pourrait répondre en soutenant que l’explication n’est donc pas seulement effectuée par la froide raison et qu’y prennent part aussi l’imagination et la sensibilité. Cette approche subjective du vivant par le vécu est explicitement défendue par Hans Jonas ; ce qu’il nomme le « témoignage vital » qui mène directement au « témoignage anthropique » (Evolution et liberté, page 214) : pourquoi pour expliquer le vivant se priver de « la dimension d’intériorité inhérente à la vie » (page 25) ? Car jamais « l’inventaire le plus complet d’un cerveau jusque dans ses structures et ses modes de fonctionnement ultra fins ne laisserait pas davantage pressentir la présence de la conscience, si nous n’en étions pas avisés par notre propre expérience intérieure » répète Hans Jonas (page 203).

Conséquences pour le problème de la vivisection : Selon Claude Bernard, pour analyser les phénomènes de la vie, il faut pénétrer dans les organismes vivants à l’aide de la vivisection : disséquer non (pas seulement ; mais d’abord – page156) sur le mort mais sur le vif : « Les mécanismes de la vie ne peuvent se dévoiler et se prouver que par la connaissance des mécanismes de la mort » (150). Qu’en penser ? Suffit-il de suivre Claude Bernard et de distinguer entre les expériences sur l’homme – celles qui ne peuvent que nuire sont défendues – et les expériences sur les animaux – droit entier et absolu (page 153), même si elles sont dangereuses et douloureuses du moment qu’elles sont utiles pour l’homme ?

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