Mai 302016
 

1- C’est injuste !

Dès l’enfance, devant des partages inégaux (comment couper le gâteau ?), des promesses trahies (« Mais tu m’avais promis de venir me voir jouer au base-ball !), des rétributions disproportionnées (j’estime que je mérite autant qu’un autre et pourtant je reçois moins), chacun a pu pousser un cri d’indignation : « c’est injuste ! ».

Une telle parole qui appelle à la dignité (=définition subjective de la justice) vaut déjà mieux qu’une violence mais une société adulte ne peut en rester à l’indignation :

  • parce que des critères positifs de la justice lui font défaut ; il faut passer au droit pénal, à un droit des contrats (droit civil, droit commercial), à une justice distributive.
  • parce qu’en restant parole, le cri d’indignation risque de devenir appel à la vengeance.

Il faut donc court-circuiter ce risque de la réponse immédiate et viser une conception objective de la justice :

  • le glaive : il faut qu’il y ait punition mais le châtiment doit différer du crime ; dans le temps, il faut laisser passer un délai (la justice expéditive est vengeance) ; dans la peine, refuser de faire au sanctionné ce qu’il a fait (refus de la Loi du Talion).
  • le bandeau : dans un désaccord entre A et B, seul un tiers C peut et doit intervenir pour faire régner la justice. C peut être un législateur, un juge ou la police.
  • la balance : l’intervention du tiers doit être impartiale. Le refus d’être « juge et partie » est le fondement du droit positif.

2- Insaisissable inégalité…

Des quatre distribution possible, 1, 2, 3, 4, laquelle est la plus juste ? (A,  B, C, D, E sont des « quintiles »)

 Distribution 1 Distribution 2 Distribution 3 Distribution 4
A 8 15 10 20
B 23 15 15 20
C 23 15 20 20
D 23 15 25 20
E 23 40 30 20

On peut facilement repérer 4 critères possibles : le maximin (là où les pauvres le sont le moins), le minimax (là où les riches le sont le moins), max – min, max/min.

  • Suivant le critère choisi, chacune des 3 premières distribution peut être la plus juste.
  • Quel que soit le critère, la distribution 4 (celle où il n’y a aucune différence) apparaît comme la plus juste.

(i) Il n’y a pas de définition objective de la justice.

« Insaisissable inégalité », puis « D » donc l’égalité n’est pas toujours juste (l’égalité peut être injuste), donc l’inégalité n’est pas toujours injuste (l’inégalité peut être juste) donc la justice ce n’est pas seulement l’égalité (devant la loi).

Définition subjective de la justice : « c’est le respect, spontanément éprouvé et réciproquement garanti, de la dignité humaine, en quelques personnes et en quelques circonstances qu’elle se trouve compromise, et à quelque risque que nous impose sa défense ». P.J. Proudhon, De la justice dans la révolution et dans l’Eglise, 2° étude, chap.7, art.34.

(ii) L’injustice est donc un sentiment : jalousie et frustration (résignée ou querelleuse).

3- Solidarité mécanique et solidarité organique

Dans La division du travail social, E. Durkheim croit établir une loi historique de passage graduel de la cohésion sociale par ressemblance (solidarité mécanique) à la cohésion sociale par différence (solidarité organique) :

  • la première ne peut être forte que dans la mesure où les idées et les tendances communes à tous les membres de la société (force centripète de la solidarité) dépassent en nombre celles qui appartiennent personnellement à chacun d’eux (forces centrifuges de l’individualité).
  • dans le second cas, chacun dépend d’autant plus étroitement de la société que le travail est plus divisé, et d’autre part, l’activité de chacun est d’autant plus personnelle qu’elle est plus spécialisée.

4- Obligation sociale et obligation morale

Il y a une différence entre l’obligation morale et l’obligation sociale puisque celle-ci devient une contrainte en cas de refus, ce qui n’est jamais le cas pour celle-là. Quelle est cette différence ? En politique au sens large, c’est la réciprocité dans le contrat qui fonde ma liberté : je suis libre politiquement parce que le contrat social est aliénation de tous suivant la clause rousseauiste (c’est pourquoi je ne suis libre que dans une démocratie) ; la réciprocité fonde ma liberté. C’est l’inverse en morale puisque c’est l’autonomie qui fonde la réciprocité formulée dans l’impératif catégorique.

Rq 1 : l’obligation morale est sociale si par morale on entend la morale concrète d’une communauté, c’est-à-dire les moeurs.

5- La violence et la force

(a) responsabilité devant la violence. Si l’on renvoie dos à dos aussi bien la non-violence (parce que l’inaction passive est la complice objective des violents ; leçon 1 : il faut opposer une violence à la violence) que la oui-violence (parce qu’il ne faut pas ajouter à la violence de l’agression celle de la riposte ; leçon 2 : ce qu’il y a de violent dans la violence, c’est qu’elle ne s’arrête pas naturellement), quelle est la réponse responsable face à la violence ? Une violence limitée. Appelons-la la force. Qu’est-ce qui peut limiter la force ? Une contrainte artificielle : le droit (« Le droit est la limitation de la liberté de chacun sous la condition de son accord avec la liberté de tout autre homme » selon la définition de Kant dans la Doctrine du droit). Ce qui signifie que (a) sur le coup, la seule riposte juste est celle autorisée dans les limites de la légitime défense mais surtout que (b) il faut ensuite que le droit règne en portant l’affaire devant la justice : si l’agressé ne porte pas plainte, alors il devient, vis à vis de tous les futurs agressés, le complice des agresseurs.

(b) justice et force : renforcer la justice ; si la justice ne dispose de la force devant le méchant pour imposer la loi, alors le plus fort peut faire passer sa vraie force pour une loi, la pseudo-loi du plus fort (qui n’est pas une loi du tout puisqu’elle n’est jamais, au sens strict, obéie suivant l’imparable démonstration de J.J. Rousseau).

6- Une difficulté de l’impartialité : le problème de la résistance

Même si l’Autorité commet de fait une injustice, le peuple ne peut légitimement s’y opposer (de droit) car il n’y a rien de plus injuste que d’être à la fois juge et partie : c’est au droit de juger le fait et non l’inverse.

Solution :    si l’on définit les droits de l’homme comme un « devoir d’ingérence », être juge et partie devient alors un devoir : j’ai l’obligation de refuser l’indifférence et j’ai l’obligation de toujours émettre un jugement ; je suis atteint dans mon humanité par tout violence commise contre n’importe quel homme : nul n’est homme tout seul !

7- Liberté et bonheur : despotisme et tyrannie

« Personne ne peut me contraindre à être heureux à sa manière (c’est-à-dire à la manière dont il conçoit le bien-être des autres hommes) ; par contre, chacun peut chercher son bonheur de la manière qui lui paraît bonne, à condition de ne pas porter préjudice à la liberté qu’a autrui de poursuivre un but semblable (c’est-à-dire de ne pas porter préjudice au droit d’autrui), liberté qui peut coexister avec la liberté de chacun grâce à une possible loi universelle. Un gouvernement qui serait fondé sur le principe de la bienveillance envers le peuple, comme celui d’un père envers ses enfants, c’est-à-dire un gouvernement paternaliste (…) où les sujets sont forcés de se conduire d’une manière simplement passive, à la manière d’enfants mineurs, incapables de distinguer ce qui leur est vraiment utile ou nuisible et qui doivent attendre simplement du jugement du chef d’État la manière dont ils doivent être heureux et simplement de sa bonté qu’également il le veuille, est le plus grand despotisme qu’on puisse concevoir (c’est-à-dire une constitution qui supprime toute liberté pour les sujets qui ainsi ne possèdent aucun droit). » Kant

8- Tyrannie et gouvernement autoritaire

« La différence entre la tyrannie et le gouvernement autoritaire a toujours été que le tyran gouverne conformément à son intérêt, tandis que même le plus draconien des gouvernements est lié par des lois… La source de l’autorité dans un gouvernement autoritaire est toujours une force extérieure et supérieure au pouvoir qui est le sien ; c’est toujours de cette source, de cette force extérieure qui transcende le domaine politique, que les autorités tirent leur « autorité », c-à-d leur légitimité, et celle-ci peut borner leur pouvoir ». Hannah Arendt

10- Les degrés de désobéissance

  • la protestation légale
  • le procès exemplaire (faire apparaître les contradictions de la loi)
  • la désobéissance civile (faire appel au sens de la justice de la majorité de la communauté)
  • l’objection de conscience (refuser d’obéir à une injonction légale)
  • la révolte active

11- L’Etat  a-t-il pour but de maintenir l’ordre ou d’établir la justice ?

Il y a antinomie entre ordre et justice parce l’injustice est source de désordre et que le désordre crée toujours des injustices (puisque les plus forts peuvent en profiter).

12- « Moraliste politique » et politique moral

La distinction est de Kant dans son Projet de paix perpétuelle.

Le « moraliste politique » se fabrique une morale au service de ses intérêts sous le prétexte que la nature humaine est inapte au Bien. Sa pratique politique se ramène à 3 maximes : (1) Fac et excusa, (2) Si fecisti, nega, (3) Divide ut impera.

Le politique moral respecte un principe formel de toute action politique : « une maxime que je ne peux divulguer sans faire échouer du même coup mon propre dessein, qu’il faut absolument dissimuler pour réussir, et que je ne peux avouer publiquement sans provoquer par là inévitablement la résistance de tous à mon dessein, une semblable maxime ne peut faire naître cette opposition nécessaire, générale, par suite insaisissable a priori, de tous contre moi, que du fait de l’injustice dont elle menace tout un chacun. »

13- Morale de conviction et morale de responsabilité

Max Weber dans Le savant et le politique n’oppose pas mais distingue une morale de conviction (excellence du préférable) qui est une exigence politique de dire vrai et d’agir vrai (les actes doivent correspondre aux intentions proclamées) et une morale de responsabilité (priorité du réalisable) qui, dans un contexte historique donné, n’exclut pas un usage modéré de la violence.

Cet usage modéré est l’usage prudentiel de la force (Cf. définition aristotélicienne de la prudence comme art du contingent suivant les circonstances) à la condition de se salir les mains (faire une guerre, de libération et jamais d’oppression ou de conquête ; non pas mentir mais ne pas toujours dire toute la vérité ; donner machiavéliquement l’apparence de la vertu) que pour « rendre inutiles, superflus et mauvais, inefficaces techniquement les mauvais moyens qui sont imposés par les méchants » (E. Weil, Essais et conférences).

14- Idéologie et utopie

L’homme politique responsable (le préférable dans les limites du réalisable et réciproquement) doit à la fois (1) éviter de conserver le réel tel quel et (2) refuser de vouloir tout changer tout de suite ; pour cela, il lui faut faire référence tant à un imaginaire social reproducteur (= l’idéologie) qu’à un imaginaire social créateur (= l’utopie).

Si l’idéologie propose une interprétation de la vie réelle (intégration, légitimation et mystification), l’utopie se projette hors du réel dans un ailleurs (subversion, tentation des tentatives, perfectionnisme irréalisable du tout ou rien) : il n’empêche que le politique a besoin de l’utopie pour critiquer radicalement l’idéologie mais qu’il doit faire appel à la fonction saine de l’idéologie pour éviter la logique folle de l’utopie (Cf. P. Ricoeur, Du texte à l’action).

16 – Un exemple de tragique de l’action

La liberté, dans les sociétés étatiques industrialisées modernes, n’est plus simplement un choix mais une contrainte. N. Elias (La société des individus, p. 169.) montre bien que ce n’est qu’à l’issue d’une compréhension particulièrement abstraite qui sépare individu et société que l’on peut se cacher que tout processus de civilisation est aussi un processus d’individualisation. Aujourd’hui, et cet aujourd’hui est précisément caractérisé par un niveau particulièrement élevé d’intégration sociale et donc (plus un mode de vie devient collectif et plus le contrôle de l’affectivité résulte des auto-contraintes, suivant la loi de N. Elias) d’individualisation,: « Non seulement ils [les individus] peuvent devenir plus autonomes, mais ils le doivent. A cet égard, ils n’ont pas le choix. »

17-  « Justice, force.

Il est juste que ce qui est juste soit suivi ; il est nécessaire que ce qui est fort soit suivi.

La justice sans la force est impuissante ; la force sans la justice est tyrannique.

La justice sans force est contredite, parce qu’il y a toujours des méchants. La force sans la justice est accusée. Il faut donc mettre ensemble la justice et la force, et pour cela faire que ce qui est juste soit fort et que ce qui est fort soit juste.

La justice est sujette à dispute. La force est très reconnaissable est sans dispute. Aussi on n’a [pas] pu donner la force à la justice, parce que la force a contredit la justice et a dit qu’elle était injuste, et a dit que c’était elle qui était juste.

Et ainsi ne pouvant faire que ce qui est juste fût fort, on a fait que ce qui est fort fût juste. »

Pascal.

18- Liberté des Anciens et liberté des Modernes

Distinguer dans le concept moderne de liberté, en opposition à la liberté des Anciens (comme assujettissement), l’indépendance et l’autonomie.

Chez Aristote, le fondement ultime de la souveraineté est la hiérarchie des êtres au sein du cosmos, et non la volonté humaine se donnant des lois et se soumettant à l’autorité qu’elle reconnaît ; et c’est pourquoi tout homme n’a pas un droit égal à exercer collectivement une part de souveraineté : la liberté est assujettissement à la loi reine, le nomos est le basileus. Pour un grec, la première liberté n’est pas l’indépendance individuelle mais l’indépendance nationale : la liberté n’est pas contre la Cité, mais c’est à l’intérieur de la loi de la Cité qu’une liberté est possible ; sinon, c’est l’arbitraire de la tyrannie. Cf. J. de Romilly, La Grèce antique à la découverte de la liberté, 1989.

Constant opposera cette liberté des Anciens à la liberté chez les Modernes : mais il omet de poser explicitement une distinction entre « le droit, pour chacun, d’influer sur l’administration du gouvernement, soit par la nomination de tous ou de certains fonctionnaires, soit par des représentations, des pétitions, des demandes, que l’autorité est plus ou moins obligée de prendre en considération » et le droit pour chacun « de disposer de sa propriété, d’en abuser même, d’aller, de venir… sans rendre compte de ses motifs ou de ses démarches », de vivre une vie « conforme à ses inclinations, à ses fantaisies ». Celle-là est l’autonomie, qui sous-entend une limitation intersubjective sous une loi commune, celle-ci est l’indépendance qui ne vise qu’à l’affirmation sans limite du Moi.

19- Liberté et égalité des chances

Comment alors peut-on réussir l’intégration des individus dans la société sans bafouer la juste revendication de leur individualisme, à savoir entrer dans une société comme système de compétition mais à égalité de chances ?

Deux principes doivent selon J. Rawls, Théorie de la justice, définir une conception équitable de la justice (justice as fairness) :

  1. Chaque personne doit avoir un droit égal au système le plus étendu possible de libertés de base égales pour tous qui soient compatibles avec le même système pour tous les autres.
  2. Les inégalités sociales et économiques doivent être organisées de façon à ce que, à la fois : (a) elles apportent aux plus désavantagés les meilleures perspectives (= le principe de différence). (b) Elles soient attachées à des fonctions et à des positions ouvertes à tous, conformément à la juste égalité des chances.

20- Etat de nature et Etat civil

Ce passage de l’état de nature à l’état civil produit dans l’homme un changement très remarquable, en substituant dans sa conduite la justice à l’instinct, et donnant à ses actions la moralité qui leur manquait auparavant. C’est alors que, la voix du devoir succédant à l’impulsion physique et le droit à l’appétit, l’homme, qui jusque-là, n’avait regardé que lui-même, se voit forcé d’agir sur d’autres principes, et de consulter sa raison avant d’écouter ses penchants. Quoiqu’il se prive dans cet état de plusieurs avantages qu’il tient de la nature, il en regagne de si grands, ses facultés s’exercent et se développent, ses idées s’étendent, ses sentiments s’ennoblissent, son âme toute entière s’élève à tel point que, si les abus de cette nouvelle condition ne le dégradaient souvent au-dessous de celle dont il sortit, il devrait bénir sans cesse l’instant heureux qui l’en arracha pour jamais et qui, d’un animal stupide et borné, fit un être intelligent et un homme..

Jean-Jacques Rousseau, Du contrat social, I, chap.8.

21- Volonté générale et volonté de tous

Il y a souvent bien de la différence entre la volonté de tous et la volonté générale ; celle-ci ne regarde que l’intérêt commun, l’autre regarde à l’intérêt privé, et n’est qu’une somme de volontés particulières : mais ôtez de ces mêmes volontés les plus et les moins qui s’entredétruisent*, reste pour somme des différences la volonté générale.

Jean-Jacques Rousseau, Du contrat social, II, chap.3.

S’il n’y avait point d’intérêts différents, à peine sentiroit-on l’intérêt commun qui ne trouveroit jamais d’obstacle : tout iroit de lui-même, et la politique cesseroit d’être un art.                                                 Jean-jacques Rousseau, Du contrat social, chap.8

 

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