Mai 172014
 

« L’esprit de l’homme ne peut s’empêcher, au cours de ces analyses, de se voir selon sa propre perspective et ne peut se voir que selon elle…J’espère cependant que nous sommes aujourd’hui loin de la ridicule prétention de décréter que notre petit coin est le seul d’où l’on ait le droit d’avoir une perspective. Tout au contraire, le monde, pour nous, est redevenu infini, en ce sens que nous ne pouvons pas lui refuser la possibilité de prêter à une infinité d’interprétations. »

Nietzsche, Le Gai Savoir, §374

Trois domaines de l’interprétation :

  1. Domaine esthétique : interpréter une œuvre = « accentuer ».
  2. Domaine philologique : nécessité d’« imaginer » ce qui manque dans certains documents.
  3. Domaine épistémologique : « donner une certaine valeur », prises dans un domaine d’objets, à certaines variables.

1- Qu’est-ce qu’interpréter ?

Est-ce réduire l’équivoque à l’univoque, ramener l’apparent au caché, le manifeste au latent ; déchiffrer selon des règles adéquates ? Ou bien, est-ce comprendre, entendre, rendre audible, s’ouvrir à l’écoute ; rendre écho d’une parole en sa singularité ?

Qu’est-ce qui est objet d’interprétation ?

Ce qui est porteur de signification univoque ne requiert pas d’interprétation au sens fort.

  • Un signal du code de la route : un message, un code et un contexte (penser à R.Jakobson, Essais de linguistique générale). Le code ne doit pas être interprété, il doit être su. Mais le sens du signal ne trouve sa signification que par rapport à un contexte : ce qui laisse jouer une certaine interprétation.
  • Un signe mathématique est univoque ; échappe-t-il pour autant à toute interprétation ?

Dès qu’une signification univoque, complète et immédiate ne s’impose pas de toute évidence.

  • Même un énoncé simple peut être clair et plurivoque : « il est midi », ou « il est tard ». Requiert une contextualisation.
  • Ricœur : tout énoncé déclaratif sur les choses serait déjà une interprétation. A partir d’Aristote, De l’interprétation.

C’est tout « esprit aliéné (Gadamer, Vérité et Méthode, p95), en quête d’une appropriation nouvelle et plus correcte ; tout ce qui n’est plus dans une relation immédiate à son propre monde et qui ne s’exprime plus en lui et par lui, donc toute tradition… ». « C’est à la naissance de la conscience historique que l’herméneutique doit sa fonction centrale au sein des sciences humaines ».

2- L’interprétation comme compréhension

Pour définir ce qu’est une « interprétation », peut-on se contenter de ce qu’écrit Aristote dans le De l’interprétation ? Il y a interprétation pour « tout son émis par la voix et doté de signification ».

  • Est-ce le « son » – c-à-d le nom ou le discours – qui est une interprétation ? Ou y a-t-il interprétation du nom et du discours ? Une définition en tant que telle de l’interprétation ne se trouve pas dans le texte. On trouve tout de suite les définitions suivantes : « le nom est un son vocal possédant une signification » et plus loin : « le discours (lógos) est un son vocal ». Note dans la traduction Tricot qui fournit le commentaire St Thomas : « nomem et verbum magis interpretationis principia esse videntur quam interpretationes ». Effectivement, on ne voit pas bien en quoi le nom et le verbe seraient des interprétations. Si ce n’est des états de l’âme ; voici la phrase suivante : « de même que l’écriture n’est pas la même chez tous les hommes, les mots parlés ne sont pas non plus les mêmes, bien que les états de l’âme dont ces expressions sont les signes immédiats soient identiques chez tous, comme sont identiques aussi les choses dont ces états sont les images. » Dans ce cas, interpréter, ce serait « traduire » les mots en pensées.
  • Le traité De l’interprétation n’est qu’une théorie de la proposition (voir article d’Aubenque sur Aristote dans l’Enc. Universalis), c-à-d du « discours dans lequel réside le vrai ou le faux » 17 a 2. Stricto sensu : la question de l’interprétation vraie n’est donc pas du tout particulièrement problématique chez Aristote. Parce que le domaine de l’interprétation est très élargi.
  • L’interprétation d’Aristote, c’est la compréhension (logique plutôt qu’intuitive – cette dernière concernerait le traité De l’âme) en un sens très large. Ce traité appartient à l’Organon.

La notion d’interprétation doit donc être « précisée », ainsi qu’elle l’a d’ailleurs été historiquement à travers la tradition de l’exégèse (Bible) et de la tradition philologique (Antiquité classique) ; dans ces 2 traditions, interpréter c’est « mettre à jour ».

Les bonnes leçons, de Jérôme Carcopino : (p.viii) « Le but que vise l’helléniste ou le latiniste d’aujourd’hui… est de rétablir, en corrigeant ces fautes, le texte original ».

(99) « Projeter sur un texte ancien jusqu’alors obscur et déraisonnable une lumière qui, non seulement l’élucide, mais le dote, au point de vue de l’histoire générale, de la signification qui lui avait toujours manqué. »

3- L’interprétation à partir de la mécompréhension

C’est supprimer le risque de mécompréhension devant des significations autres ; c’est restaurer, voire instaurer, une communication, une « entente » (Gadamer) malgré hétérogénéité et désaccord : c’est viser un accord, une entente. C’est ainsi que l’entend Schleiermacher aux §§15-16 de son Hermeneutik : « il y a herméneutique là où il y a mécompréhension ».

Que trouvons-nous dans le texte même de Schleiermacher ? L’Hermeneutik n’est pas un ouvrage achevé mais l’édition française de 1987 reprend l’ébauche de 1805, un plan complet et détaillé de 1809-1810 et un abrégé de 1819. Les 3 plans peuvent quasiment être superposés et ils coïncident presque : il n’y a pas de changement radicaux d’un texte à l’autre mais des approfondissements et des prolongements. La reprise des formulations d’un texte à l’autre fait supposer que Schleiermacher les avaient sous les yeux.

  • Voici le début de l’introduction du texte de 1809-1810 : « 1. L’herméneutique repose sur le fait (Factum) de la non-compréhension du discours. 2. La non-compréhension est en partie indétermination, en partie ambiguïté du contenu – Plus précisément pensée ici sans que la faute en incombe à celui qui discourt . » La traduction de Ricœur par « mécompréhension » ne risque-t-elle pas de faire porter la « faute » uniquement sur le lecteur alors que Schleiermacher a toujours distingué interprétation grammaticale (dont « la tâche consiste à comprendre le sens d’un discours à partir de la langue » – p.79) et interprétation technique ou psychologique (dont « le sens de la tâche est de comprendre le détail d’un discours cohérent comme ayant sa place dans la série déterminée des pensées de l’écrivain » – p.97) : la non-compréhension résulterait des difficultés de cette double tâche.
  • Ces 2 aspects de l’interprétation (plutôt que 2 interprétations) font de l’herméneutique un « art » : « 9. Interpréter est un art » (Abrégé de 1819 – p.116). Et Schleiermacher distingue dans cet Abrégé une pratique « laxiste » d’une pratique « rigoureuse ». « 15. La pratique laxiste [Gadamer, dans L’Art de comprendre, II (p.342) : « approximative »] dans l’art part du principe que la compréhension se fait spontanément ; et elle énonce le but sous une forme négative : “Il faut éviter la compréhension erronée.” C’est ainsi que l’herméneutique est née de la pratique qui procède sans art ». « 16. La pratique plus rigoureuse part du fait que la compréhension erronée se présente spontanément et que la compréhension doit être voulue et recherchée point par point ». C’est cette « compréhension erronée » qui pourrait être traduite par « mécompréhension » et, en effet, c’est d’elle que peut partir une interprétation. Mais faire partir toute interprétation de la mécompréhension est à la limite du contresens sur le projet même de Schleiermacher : l’herméneutique ne peut « être réduite aux problèmes de la seule non-compréhension toujours spécifique » parce que « l’herméneutique est générale dans la mesure où elle est coextensive à l’acte de comprendre lui-même » (Note du traducteur, p.vi). Le projet de Schleiermacher c’est : il y a herméneutique là où il y a compréhension.

Par extension au domaine de la traduction, c’est viser une adéquation, un sens commun un, une vérité. En 1813, Schleiermacher a prononcé une conférence sur « Des différentes méthodes du traduire ».

Par extension au domaine du musicien ou du metteur en scène, c’est viser un accord entre l’œuvre et le spectateur. Pour les œuvres « allographiques » chaque exécution de l’œuvre est déjà une interprétation. Pour les œuvres d’art « autographiques », l’interprétation n’intervient que pour la compréhension : quel est l’accord que vise le spectateur d’un tableau ? Et surtout qui vise cet accord ? Est-ce le spectateur qui vise l’intention de l’auteur ou/et le créateur qui a visé l’intention (= le goût ?) du spectateur ?

Question 1 : si toute interprétation vise à restaurer ou instaurer une communication, une entente, une telle visée est-elle justifiable ? Quelle est la légitimité des sciences humaines par rapport au sciences de la nature ? Il ne s’agit que des sciences herméneutiques de l’homme car les sciences nomothétiques de l’homme (sciences humaines cherchant des lois faibles ou générales), telles la sociologie soulèvent d’autres problèmes épistémologiques.

Question 2 : est-ce qu’il n’est pas plutôt manifeste qu’il y a incompatibilité, décalage voire impossibilité entre une recherche de sens, particulière et peut-être arbitraire, et un idéal d’objectivité (universalité et nécessité) ?

Comment faut-il entendre cette incompatibilité entre sens et vérité ? Comme le signe d’une impuissance méthodologique – il y aurait trop de différences entre les méthodes des sciences humaines et celles des sciences de la nature, entre l’interprétation et l’explication ? Ou comme la marque d’un excès du sens par rapport à l’exactitude – l’interprétation ne pourrait pas aboutir au même résultat que les sciences exactes parce que le sens serait en excès par rapport à l’objectivité, à l’exactitude ?

Remarquons encore une fois une opposition qui se construit en repoussant une caricature. Les sciences empiriques de la nature – pour les appeler avec précision – doivent-elles êtres appeler sciences « exactes » ? Alors qu’elles ne sont pas plus exactes que les sciences empiriques de l’hommes ne seraient inexactes. « L’expérience rigoureuse est irréalisable, elle exigerait une dépense infinie de néguentropie » écrivait en 1959 Léon Brillouin, dans la Science et la théorie de l’information, 1959 et il ajoutait dans Vie, matière et observation : « Affirmer le déterminisme, c’est faire acte de foi. Pour le prouver, il faudrait partir de mesures infiniment précises, infiniment nombreuses, irréalisables ; il faudrait ensuite effectuer des calculs infaisables et observer un temps infini. Poésie pure, sans aucune réalité concrète ». L’exactitude dans les sciences empiriques (qu’elles soient de la nature ou de l’homme) n’est pas l’exactitude des sciences formelles : l’exactitude d’une mesure dépend d’abord de son « incertitude relative » ; et cela a un sens pour un expérimentateur de se demander comment « interpréter » une mesure.

Cet excès indique-t-il une façon de se rapporter à un ordre autre tel la « Vérité » ou « l’être » ? Et dans ce cas la « vérité » de « l’interprétation vraie » serait d’un tout autre ordre qu’une adéquation méthodologique. Ou est-ce que cet excès indiquerait que l’activité herméneutique serait sous-tendue par une visée pratique ?

————-

  1. Quelles sont les 3 domaines de l’interprétation ?
  2. Qu’est-ce que l’épistémologie ?
  3. Quelle différence entre une loi universelle et une « loi générale » ?
  4. Quelles sont les « méthodes » possibles dans les sciences empiriques ?
  5. Quels sont les 3 problèmes fondamentaux de l’herméneutique ?
  6. En quoi pourrait consister une « bonne objectivité » dans les sciences humaines » ?
  7. Pourquoi est-il si long de comprendre ?
  8. Comment différencier nettement « expliquer » et « comprendre » ?

 Laisser un commentaire

Vous pouvez utiliser ces tags et attributs HTML: <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>

(required)

(required)

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.