Déc 012017
 
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Les 3 « despotes » du Moi, dans la seconde topique freudienne

Il faut partir de la seconde topique freudienne, qui permet à Freud de présenter un Moi écartelé entre 3 « despotes », le Ca, le Surmoi et la réalité. « Ah, la vie n’est pas facile », car le Moi doit diplomatiquement trouver son équilibre psychique en essayant de ne jamais (trop) mécontenter aucun des 3 despotes.

Byung-Chul Han (Pyŏng-ch’ŏl Han), La Société de fatigue, Circé (2010, 2014 pour la traduction française).

L’idée générale de sa critique de la psychanalyse est que le monde de Freud était le « monde de la discipline », monde caractérisé par la négativité alors que le monde post-moderne est devenu un « monde de la performance » caractérisé par la positivité, monde qui se voit comme celui de la liberté.

Le sujet performant n’est plus malade – comme l’était le sujet obéissant – d’un excès de négativité, mais d’un trop-plein de positivité. Le paysage pathologique d’une telle société n’est donc plus occupé par la névrose ou l’hystérie mais par la dépression, le symptôme de déficit d’attention, le trouble de la personnalité borderline ou le burn-out.

(a) Quand le Moi idéal prend la place du Surmoi

(pages 28-29) « Lorsque la société de la discipline est devenu société de la performance, le Surmoi s’est mis à se positiver pour devenir un Moi idéal. Le Surmoi est répressif. Il prononce surtout des interdictions. Avec le « trait dur, cruel, qu’est le « tu dois » impérieux », avec le « caractère de ce qui restreint durement, de ce qui interdit cruellement », il règne sur le Moi. Au contraire du Surmoi répressif, le Moi idéal est séduisant. Le sujet performant est projet ébauché sur le Moi idéal, alors que le sujet obéissant est sujet du Surmoi… Du Surmoi provient une contrainte négative. En revanche, le Moi idéal exerce une contrainte positive sur le Moi. La négativité du Surmoi limite la liberté du Moi. Se projeter sur le Moi idéal est par contre interprété comme un acte de liberté. Mais quand le Moi s’empêtre dans l’inaccessible Moi idéal, il s’use véritablement à cause de lui. Le fossé entre le Moi réel et le Moi idéal provoque alors le développement d’une auto-agressivité…

Cette évolution est en lien étroit avec la condition capitaliste de la production. A partir d’un certain niveau de production, l’auto-exploitation est plus efficace, plus performante que l’exploitation par un tiers, parce qu’elle s ‘accompagne d’un sentiment de liberté. La société de la performance est une société de l’auto-exploitation. Le sujet performant s’exploite lui-même jusqu’à se consumer complètement (burn-out).

Etant donné le Moi idéal, le Moi réel apparaît comme un raté accablé par les auto-reproches. Le Moi mène une guerre contre lui-même.

(b) L’interdiction d’interdire et les ratés de la performance : être ou ne pas être à la hauteur

(pages 17-18) « La psychanalyse freudienne présuppose la négativité du refoulement et de la négation. L’inconscient et le refoulement sont, comme le souligne Freud, « corrélatifs dans une [si] grande proportion ». Aucun processus de refoulement et de négation n’est associé aux affections psychiques d’aujourd’hui, telles que la dépression, le burn-out ou le syndrome de déficit d’attention-hyperactivité. Celles-ci renvoient plutôt à une surcharge en positivité ; non pas à la négation mais à l’impuissance  de dire non ; non pas au verbe ne-pas-avoir-le-droit-de mais à pouvoir-tout. »

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Les 3 « tyrans » du Moi, dans une troisième topique non-freudienne

(page 52) « La société de discipline était… caractérisée par la négativité de l‘interdit. Le mot négatif dominant était « défense de »… La société de la performance se débarrasse toujours plus de la négativité. La dérégulation croissante est en train de la supprimer. Pouvoir sans limite est le verbe de la société de performance. Son pluriel collectif, l’affirmation Yes, we can, exprime justement le caractère positif de la société de performance. Les interdits, les règles et les lois ont été remplacés par les projets, les initiatives et la motivation. La société de discipline était dominée par le mot non. Sa négativité engendrait des fous et des criminels. La société de performance donne en revanche naissance à des dépressifs et des ratés.

→ Pour aller plus loin encore que Byung-Chul Han, nous pouvons remarquer que la substitution du Surmoi par le Moi idéal est renforcée par la substitution du principe de réalité par un « principe de virtualité ». C’est avant tout au monde virtuel que le Moi post-moderne préfère se confronter, celui des réseaux sociaux (dans lequel les « mèmes » tiennent lieu d’idées), celui de l’oubli permanent de l’environnement matériel vécu au profit d’un « nul par ailleurs » avec lequel le sujet est en communication quasi-permanente à l’aide de son portable, celui de la « SMSisation » de l’écrit et de la « clipisation » généralisée des images (et donc de ce qui peut rester d’imagination), celui d’un monde de plus en plus abstrait (produit par l’effet archipel : en mémorisant systématiquement vos navigations, internet ne vous présente plus que des offres conformes à vos « données personnelles », vous enfermant ainsi dans le monde de vos goûts et de vos valeurs). La geekisation des techniques de communication transforme le monde en un terrain de jeu (Pokemon Go), qui n’est plus le champ du refoulement mais celui du défoulement (qui est celui des désirs quand tout va pour le mieux ; sinon c’est le déferlement de la brutalité = la brutalisation du monde, l’extension du domaine de la haine). Les propagandistes de cette réalité virtuelle parlent de « réalité augmentée », comme si l’augmentation subie de la technicité pouvait réellement dissimuler très longtemps la diminution vécue des socialités (secondaire comme primaire).

Dans cette troisième topique non-freudienne, le Moi doit sans cesse zapper entre un Ça tyrannique, un principe de virtualité et l’attrait du Moi idéal. Pour la seconde topique, Freud résumait l’écartèlement du Moi par « Ah, la vie n’est pas facile » ; que peut-on s’écrier aujourd’hui ?


Questions de contrôle de connaissances (décembre 2017)

  1. Les trois sens du mot « inconscient ».
  2. Quelles leçons Freud tire-t-il de l’expérience de l’hypnose ?
  3. En quoi la psychanalyse modifie-t-elle notre conception populaire de la conscience ?
  4. Quelles sont les 3 « zones » de la première topique freudienne ?
  5. Quelles sont les « soupapes » pour réussir à défouler notre psychisme ?
  6. En quoi les actes manqués sont-ils réussis ?
  7. Pourquoi rêver ?
  8. Comment interpréter les rêves ?
  9. Quelles sont les 3 « instances » de la seconde topique freudienne ?
  10. Comment distinguer entre un instinct et une pulsion ?
  11. Sommes-nous responsables de notre inconscient ?
  12. En quoi la seconde topique freudienne permet-elle d’envisager un contrôle équilibré de soi ?

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