Déc 202009
 

Pour expliquer un texte sans le paraphraser, il faut d’abord savoir le questionner. Et ensuite savoir lire dans le texte les réponses. Voici un exemple de questions-réponses = discussion d’un texte de Descartes sur la liberté.

Si l’erreur résulte selon Descartes de la volonté qui déborde des limites de l’entendement, que se passe-t-il quand la volonté veut décider sans rester dans les limites de l’entendement ? C’est-à-dire décider « en ignorance de cause » ? Nous avons alors, selon Descartes, le « plus bas degré de la liberté », la liberté d’indifférence.

Je ne puis pas aussi me plaindre que Dieu ne m’a pas donné un libre arbitre, ou une volonté assez ample et parfaite; puisque en effet je l’expérimente si vague et si étendue, qu’elle n’est renfermée dans aucunes bornes. Et ce qui me semble bien remarquable en cet endroit, est que de toutes les autres choses qui sont en moi, il n’y en a aucune si parfaite et si étendue, que je ne reconnaisse bien qu’elle pourrait être encore plus parfaite. Car, par exemple, si je considère la faculté de concevoir qui est en moi, je trouve qu’elle est d’une fort petite étendue, et grandement limitée, et tout ensemble je me représente l’idée d’une autre faculté beaucoup plus ample, et même infinie; et de cela seul que je puis me représenter son idée, je connais sans difficulté qu’elle appartient à la nature de Dieu. En même façon si j’examine la mémoire, ou l’imagination, ou quelque autre puissance, je n’en trouve aucune qui ne soit en moi très petite et bornée, et qui en Dieu ne soit immense et infinie. Il n’y a que la seule volonté, que j’expérimente en moi être si grande, que je ne conçois point l’idée d’aucune autre plus ample et plus étendue En sorte que c’est elle principalement qui me fait connaître que je porte l’image, et la ressemblance de Dieu. Car encore qu’elle soit incomparablement plus grande dans Dieu, que dans moi, soit à raison de la connaissance et de la puissance, qui s’y trouvant jointes la rendent plus ferme et plus efficace, soit à raison de l’objet, d’autant qu’elle se porte et s’étend infiniment à plus de choses; Elle ne me semble pas toutefois plus grande, si je la considère formellement et précisément en elle-même Car elle consiste seulement en ce que nous pouvons faire une chose, ou ne la faire pas, (c’est-à-dire affirmer ou nier, poursuivre ou fuir) ou plutôt seulement en ce que pour affirmer ou nier, poursuivre ou fuir les choses que l’entendement nous propose, nous agissons en telle sorte que nous ne sentons point qu’aucune force extérieure nous y contraigne. Car afin que je sois libre, il n’est pas nécessaire que je sois indifférent à choisir l’un ou l’autre des deux contraires, mais plutôt d’autant plus que je penche vers l’un, soit que je connaisse évidemment que le bien et le vrai s’y rencontrent, soit que Dieu dispose ainsi l’intérieur de ma pensée, d’autant plus librement j’en fais choix, et je l’embrasse Et certes la grâce divine et la connaissance naturelle, bien loin de diminuer ma liberté, l’augmentent plutôt, et la fortifient. De façon que cette indiffé­rence que je sens, lorsque je ne suis point emporté vers un côté plutôt que vers un autre par le poids d’aucune raison, est le plus bas degré de la liberté, et fait plutôt paraître un défaut dans la connaissance, qu’une perfection dans la volonté; car si je connaissais toujours clairement ce qui est vrai, et ce qui est bon, je ne serais jamais en peine de délibérer quel jugement, et quel choix je devrais faire; et ainsi je serais entièrement libre, sans jamais être indifférent.

DESCARTES, Méditations métaphysiques, IV, éd. Vrin, pp. 56-5 8.

ÉTUDE DU TEXTE

1 -Comment savons-nous que notre volonté n’est renfermée dans aucunes bornes? Expliquez le terme vague; rendez-lui la plénitude de son sens. Comment savons-nous, au contraire, que notre entendement, notre mémoire et notre imagination sont des puissances finies ?

En répondant à cette question, vous pourrez aussi répondre à la question de savoir lequel, de l’infini ou du fini, est logiquement premier.

2-Pourquoi est-ce la volonté qui me fait connaître que je porte l’image de Dieu? En quoi la volonté divine n’est-elle pas plus grande que ma propre volonté ?

Expliquez le terme formellement; quel est le contraire de formellement? En quoi, en revanche, la volonté divine est-elle incomparablement plus grande que la mienne? Que signifie ceci, que la volonté divine est plus efficace que la mienne? Qu’elle s’étend à infiniment plus de choses?

Demandez-vous ce que peut la volonté divine, qui mesure ce que ne peut pas la volonté humaine. Comment peut-on soutenir à la fois que notre volonté est infinie comme celle de Dieu, et pourtant incomparablement moins grande que la sienne?

3-Pourquoi ne suis-je pas d’autant plus libre, que je décide sans raison? Le choix suppose-t-il l’indifférence à l’égard de ce qu’on choisit? La puissance de décider sans raison est-elle en l’homme une véritable puis­sance ? Pourquoi ?

Quelles sont les manières de connaître le vrai et le bien? Quelle différence y a-t-il entre ce qui m’est connu par la grâce divine et ce qui m’est connu par la connaissance naturelle ? Pourquoi la grâce divine et la connaissance naturelle fortifient-elles ma liberté ?

Quel est le plus bas degré de ma liberté? Ce plus bas degré correspond-il au plus bas d
egré de la liberté divine? Peut-on, à proprement parler, dire qu’il y a un haut et un bas degré de la liberté divine ?

1- Nous savons que notre volonté n’est enfermée dans aucunes bornes parce que nous l’expérimentons telle. Attention cette expérience est celle de la conscience qui fait retour sur elle-même ; et non pas une expérience de la réalité (extérieure) car dans ce cas j’expérimente mes limites : quand bien même je veux ceci ou cela, il n’est pas dit que du même coup ma volonté devienne réalité. Je ne peux pas prendre mes volontés pour des réalités. Alors, de quelle manière est-ce que j’expérimente cette infinité de ma volonté ? Je ne vois rien qui m’empêche de vouloir ce que je veux, je peux même vouloir l’impossible.

La volonté est vague au sens où elle ne suit pas un chemin précis : elle peut divaguer, vagabonder, errer (et c’est selon Descartes la cause de l’erreur, quand la volonté infinie va au-delà de ce que mon entendement fini peut concevoir). La volonté humaine est plus « indéfinie » qu’infinie.

Nous savons que notre entendement et notre imagination sont des facultés limitées, des puissances finies, d’une part parce que nous prenons conscience (de fait) de leurs limites : nous ne comprenons pas tout et nous ne nous souvenons pas de tout (l’imagination n’a ici qu’une fonction reproductrice et elle se confond quasiment avec la mémoire) ; l’erreur et l’oubli en sont des preuves indubitables. D’autre part, nous prenons immédiatement conscience que nous avons en nous les idées d’un entendement sans limites et d’une imagination elle aussi sans limites : la prise de conscience de mon imperfection humaine est immédiatement la prise de conscience de l’existence d’une perfection divine (et c’est là une preuve de l’existence de Dieu que Descartes a présenté dans la deuxième méditation).

Chronologiquement, c’est-à-dire pour une conscience finie, le fini précède l’infini : mais logiquement, ce n’est qu’à la condition de l’existence de l’infini qu’il y a du fini ; le fini dépend logiquement de l’infini et non pas l’inverse. C’est pourquoi Descartes quand il se représente l’idée d’une faculté infinie n’écrit pas qu’il la déduit (ce qui serait le cas si logiquement le fini était premier) mais qu’il en prend conscience « tout ensemble ».

2- Hors la volonté toutes les facultés humaines sont imparfaites et finies ; seule la volonté est « assez ample et parfaite ». La volonté est donc ce qu’il y a d’infini en moi, ce que je possède de divin. Utiliser sa volonté, user de son libre-arbitre, c’est être son propre maître, maître de sa liberté. Comme chez Dieu, ma volonté est infinie mais pour autant je ne suis pas un dieu puisque mes autres puissances sont imparfaites ; je ne suis donc qu’à l’image de Dieu et c’est ma volonté qui me le fait connaître.

Je ne conçois pas qu’une volonté puisse être plus ample que la mienne et par conséquent la volonté divine ne peut pas être plus grande que ma propre volonté. Il n’y a pas de degré dans une volonté (auquel cas celle de Dieu pourrait être plus grande que la mienne) puisque la volonté n’est que le pouvoir simple d’acquiescer ou de refuser : il n’y a pas de tierce position.

Formellement signifie en principe ; c’est le contraire de matériellement, de réellement.

De fait, ma volonté est plus petite que celle de Dieu car pour s’exercer elle doit se joindre à mon entendement qui est imparfait et borné. Il est tout à fait possible de concevoir que chez Dieu, la volonté et l’entendement se confondent.

La volonté humaine est inefficace parce que c’est une illusion humaine que de prendre ses désirs pour des réalités. A contrario en Dieu, il faut affirmer que la volonté est créatrice. Dieu crée en voulant. La puissance de la volonté divine est parfaite et divine.

Puisque la volonté s’étend à tout ce que l’entendement peut lui faire comprendre, alors la volonté divine s’étend à infiniment plus de choses puisque l’entendement divin est infini.

La volonté divine aurait pu vouloir que deux plus deux fassent cinq mais il a voulu que le résultat fasse quatre. Et cette vérité est désormais éternelle car une volonté changeante n’est pas infinie, ni parfaite. Quant à la volonté humaine, elle est au contraire si souvent changeante, au fur et à mesure des changements dans son ignorance et sa connaissance.

Pour soutenir sans contradiction que la volonté humaine est infinie et, à la fois, incomparablement moins grande que volonté infinie de Dieu, il faut supposer que Descartes conçoive deux sortes d’infinis. L’infini de la volonté humaine est infini dans la mesure où, potentiellement, elle peut tout vouloir. L’infini divin est infini parce qu’il est en acte : par sa volonté, Dieu crée la réalité.

3- Le libre-arbitre n’est pas la liberté de décider arbitrairement, au hasard. Celui qui choisit en connaissance de cause est plus libre que le fou, car sa volonté a plus de raisons de se réaliser et en ce sens de se rapprocher de la perfection de la vol
onté divine qui est créatrice.

Le choix présuppose chez l’homme une délibération de l’entendement, afin de déterminer une préférence, en faveur du bien : choisir librement, c’est bien choisir. Ce n’est pas le cas chez Dieu, auquel cas l’entendement déterminerait la volonté qui ne pourrait plus être libre.

La possibilité (= la puissance) de décider chez l’homme sans raison (ce qui est impossible en Dieu chez qui volonté et entendement s’identifient) n’est due qu’à l’imperfection de son entendement. C’est l’ignorance qui est la cause de l’indifférence.

La puissance de décider sans raison en l’homme provient véritablement de l’impuissance de son intelligence.

L’homme peut connaître le vrai et le bien soit en l’acquérant (et c’est la connaissance naturelle, la connaissance par la « lumière naturelle » qu’est la raison, ou entendement) soit de façon innée (et c’est la grâce divine) quand Dieu a déposé en mon esprit une idée (ainsi, de l’idée de perfection ou d’un être infiniment parfait).

Une idée innée est toujours vraie (= claire et distincte) ; une idée acquise peut être fausse (et c’est pourquoi la recherche de la vérité a dû débuter par une idée, celle du cogito, qui n’est pas acquise, pas même par l’épreuve du doute : douter, c’est au contraire éliminer tout ce qui peut avoir été acquis).

L’indécision dans la volonté affaiblit la liberté : ce qui la fortifie, c’est la connaissance, qu’elle soit innée ou acquise. La liberté est donc la liberté de choisir non pas au hasard, par ignorance, mais après avoir usé de son intelligence.

S’il n’y a pas de degré dans la volonté (c’est en ce sens que la volonté divine n’est pas plus grande que la mienne) il a des degrés dans la liberté (qui est l’actualisation de la volonté et c’est en ce sens que la volonté divine est incomparablement plus grande que la mienne). La liberté d’indifférence est le plus bas degré de la liberté. Du point de vue fini de l’homme, le degré le plus haut est celui de la libertédivine.

La liberté d’indifférence ne correspond pas au plus bas degré de la liberté divine car en Dieu, la liberté divine n’a pas de degré : elle n’est jamais arbitraire. L’omnipotence de sa volonté renvoie à l’omniscience de son entendement.

Le libre-arbitre n’est donc pas la liberté de choisir dans l’indifférence mais la volonté de bien choisir, de choisir le bien et le vrai. Dans l’indifférence, l’arbitre est celui de l’arbitraire, et non pas celui du jugement.

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