Mai 152019
 

Spinoza

→ A partir du Traité théologico-politique de Spinoza

Introduction : la raison d’Etat.

L’Etat a-t-il toujours raison ? La raison d’Etat (= « considération de l’intérêt public au nom duquel est justifiée une action ») est-elle au-dessus de la rationalité des citoyens ?

L’intérêt de la thèse de Spinoza est de montrer qu’il y a plus de liberté dans un Etat démocratique que dans l’anarchie ou la tyrannie parce qu’il y a plus de rationalité sans pour autant en déduire une transcendance de la rationalité étatique : tout au contraire, plus l’Etat est rationnel plus il favorise la rationalité des citoyens, plus il leur permet de lutter contre la passion des préjugés, plus pour leur permettre d’échapper à cette servitude il favorise leur liberté de penser et de s’exprimer. A condition évidemment que cette liberté de penser ne devienne pas un danger à la continuité de l’Etat (sa « persévérance ») en oubliant les conditions anthropologiques et politiques qui ont amené son institution.

L’Etat dans cette conception immanente n’est pas au-dessus des citoyens et la raison d’Etat ne peut jamais fournir un prétexte à limiter arbitrairement la liberté de penser. C’est donc un Etat « proche » de ces citoyens, démocratique et laïque ; à l’opposé d’autres formes d’Etat qui prolongent la servitude humaine, tels la monarchie.

1- Les conditions de l’Etat.

11- Conditions anthropologiques : la nature des hommes ordinaires.

Les hommes « communs » (I, §7), ordinaires sont :

  • Ignorants de la nature (I, §3 : ils « interprètent toute la nature de façon miraculeuse ») et de leur nature (« la plupart s’ignorent eux-mêmes » I, §1).
  • sont en proie aux passions (espoir, crainte, vantardise, orgueil, désir…) et « ils déclarent la Raison aveugle » (I, §3) : ils désirent de « vains biens » ou « incertains ». C’est ce qui explique que « le tempérament des hommes est tout à fait divers » (I, §18).
  • et la crainte est « la plus efficace de toutes » (I, §7)
  • La crainte est la cause de la superstition : elle la conserve et elle l’alimente (I, §4)

C’est pourquoi Spinoza conclut sa Préface (I, §23) en préférant que l’homme ordinaire ne lise pas son Traité, parce qu’il est superstitieux, craintif, entêté, impulsif, qu’il n’est pas gouverné par la raison.

Transition : état de nature et nature humaine.

C’est pourtant avec cet homme ordinaire qu’il s’agit de vivre dans un Etat. A quelles conditions ? Spinoza s’inscrit alors dans la lignée de l’Ecole du droit naturel (selon laquelle l’autorité politique repose, non pas sur un droit divin, mais sur des contrats ou des conventions. La société civile est un établissement humain et c’est donc la volonté humaine qui fixe la nature et les limites de l’autorité politique). La fiction d’un état de nature permet de décrire un état dans lequel les hommes sont décrits à partir des caractéristiques de la nature humaine.

12- Conditions politiques : le passage de l’état de nature à l’état civil.

(a)         I, §19. Le point de départ, c’est le « Droit naturel de chacun : celui-ci s’étend aussi loin que s’étend le désir et la puissance de chacun ». Que signifie : « personne n’abandonne en réalité ce droit » ? Pourquoi, même après le transfert à un autre (= « le pouvoir souverain »), « personne ne peut se priver lui-même du pouvoir de se défendre » ?

Ethique, III, 6 : « chaque chose, selon sa puissance d’être, s’efforce de persévérer dans son être ». Chaque être a autant de droit qu’il a de puissance : chacun a le droit de prouver cette essence par son existence. Ainsi rien dans la Nature n’est contraire à la Nature : tout acte se justifie par le seul fait que nous l’accomplissons.

Conséquence 1 : puisque chaque individu est dirigé par son conatus (=effort pour persévérer dans son être »), l’état de nature ne peut apparaître que comme un état conflictuel, dans lequel la liberté de chacun est menacée par la liberté des autres ; mais aussi et surtout comme un état d’impuissance et de servitude, de dépendance à l’égard de tous les autres.

Conséquence 2 : cette condition misérable des hommes les mène à vivre selon le Droit de nature plutôt comme des animaux que comme des êtres pleinement rationnels : pour Spinoza, l’homme n’est pas naturellement sociable.

Conséquence 3 : le passage d’un état de nature à un état civil ne sera pas une rupture mais une poursuite, un accomplissement. Spinoza maintient le Droit naturel de chacun. Passer à un état civil, ce ne sera pas nier l’état de nature mais l’accomplir, persévérer dans le Droit naturel. C’est pourquoi « ceux qui possèdent le pouvoir souverain sont les garants et les interprètes du droit politique » (I, §21).

(b)        En quoi consiste ce passage ? En un contrat explicite ? Non.

  • Il s’agit d’un « transfert » (I, §19) du pouvoir de se défendre. Mais celui qui reçoit ce pouvoir, le reçoit de tous.
  • Le passage de l’état de nature à l’état civil est donc le passage d’une interdépendance variable à une interdépendance consolidée.
  • Individuellement c’est le passage de la servitude des passions à la liberté par la raison : « c’est par le conseil même de la Raison qu’on a décidé de transférer à ce pouvoir souverain son droit de vivre selon son propre jugement » (II, §7).

2- L’exercice de l’Etat.

21- Les fins de l’Etat : sécurité ou liberté ?

  • D’un côté, rien n’est « plus cher ni plus doux que la liberté » (I, §11), liberté « révélée par la loi divine…accordée à chacun » (I,§18).
  • D’un autre côté, l’inconstance et la misère de la condition humaine, mêlée à la domination des Passions ne font-elles pas de la sécurité la première des préoccupations de l’homme ? Et du coup, ne faudra-t-il pas payer cette sécurité du prix de sa liberté ?

Explication de II, §4 : la fin de l’Etat est « de libérer chaque homme de la crainte afin qu’il vive, autant que faire se peut, en sécurité » ? Alors quelle est la fin de l’Etat : la liberté ou la sécurité ?

Selon Spinoza l’homme se trouvera davantage en sécurité (possibilité de continuer à persévérer dans son effort de recherche de soi, ce qui est le vrai bonheur : le but du Désir n’est pas la passion mais la béatitude procurée par la « connaissance du troisième genre ») dans une communauté que dans une vie solitaire (et naturelle). Quand le philosophe découvre que les autres hommes ne sont pas tous des philosophes, il doit quand même continuer à vivre parmi eux, plutôt que de les fuir pour n’obéir qu’à la Raison : « l’homme qui vit selon la raison est plus libre dans la Cité, où il vit selon la loi commune, que dans la solitude où il n’obéit qu’à lui-même » (Ethique, IV, proposition 73) : c’est pour l’injuste, c-à-d celui qui est guidé par ses passions que la Loi apparaît comme une contrainte.

« Il semble donc que l’on doive définir la loi plus particulièrement comme une règle de vie que l’homme s’impose à lui-même ou impose à d’autres pour une fin quelconque. Toutefois, comme la vraie fin des lois n’apparaît d’ordinaire qu’à un petit nombre et que la plupart des hommes sont à peu près incapables de la percevoir, leur vie n’étant rien moins que conforme à la raison, les législateurs ont sagement institué, afin de contraindre également tous les hommes, une autre fin bien différente de celle qui suit nécessairement de la nature des lois ; ils promettent aux défenseurs des lois ce que le vulgaire (1) aime le plus, tandis qu’ils menacent les violateurs de ce qu’ils redoutent le plus. Ils se sont ainsi efforcés de contenir le vulgaire dans la mesure où il est possible de le faire, comme on contient un cheval à l‘aide d’un frein. De là cette conséquence qu’on a surtout tenu pour loi une règle de vie prescrite aux hommes par le commandement d’autres hommes, si bien que ceux qui obéissent aux lois, on dit qu’ils vivent sous l’empire de la loi et ils semblent être asservis. Il est bien vrai que celui qui rend à chacun le sien par crainte du gibet agit par le commandement d’autrui et est contraint par le mal qu’il redoute ; on ne peut pas dire qu’il soit juste ; mais celui qui rend à chacun le sien parce qu’il connaît la vraie raison des lois et leur nécessité agit en accord avec lui-même et par son propre décret, non par le décret d’autrui ; il mérite donc d’être appelé juste. »

(1) le vulgaire : le commun des hommes.

Spinoza, Traité théologico-politique, iv, pp667-668.

→ La loi, contrainte ou liberté ? Car si la loi est contrainte alors la fin de l’Etat, c’est la sécurité ?

C’est la Raison qui apprend à l’homme que la loi et la liberté bien loin de s’opposer se confirment l’une l’autre.

Mais l’homme n’est pas qu’un être de raison et il est aussi motivé par des passions qui, parce qu’elles sont toujours particulières, l’amène à s’opposer à d’autres hommes ; et voilà la guerre et l’insécurité qui peuvent aller jusqu’à menacer sa vie.

Eh bien l’ambition de Spinoza est de tenir ensemble toutes ces apparentes contradictions. Il écrit que la loi est à la fois liberté pour le petit nombre d’hommes capables de raison et contrainte pour tous les autres, guidés uniquement par les passions, par la peur de mourir et le désir de sécurité.

Si en réalité l’homme juste sait que l’obéissance à la loi de sa nature rationnelle est liberté, il est bon qu’idéologiquement la loi puisse aussi se présenter sous la forme d’un asservissement. Et tant pis si l’homme injuste rouspète contre la contrainte de la loi et continue de rêver la liberté comme indépendance égoïste et absence de contraintes, au moins il obéit !

Remarque : qu’advient-il quand cet injuste n’est pas le gouverné mais le gouvernant ? Il commet un double contresens : il croit que la Loi comme contrainte est l’absence de liberté et il croit réciproquement que la liberté est l’absence de contrainte, donc de Loi. Du même coup, quand il veut (en tant qu’il gouverne) défendre la Loi (parce qu’il a quand même compris qu’il n’y a Etat qu’à partir du moment que cet Etat pose et impose des lois, du Droit), il croit qu’il doit interdire la liberté. Il est prêt à justifier la tyrannie par crainte de l’anarchie, à interdire la liberté au nom de l’ordre. Il veut interdire la liberté parce que, aveuglé par ses passions, il ne voit pas que la liberté est Raison.

22- Difficulté : la liberté.

Est-ce compatible d’affirmer en même temps que la vraie liberté est Raison (et dans ce cas la liberté consiste à préférer l’intérêt général à un faux intérêt particulier) et que chacun garde son « quant à soi » (II, §1) ? Oui car Spinoza n’ignore pas que, de fait, la liberté est l’effort de persévérer dans son être : les choses ne sont pas ce qu’elles devraient être, elles ne sont que ce qu’elles sont. L’Etat ne doit donc pas chercher l’impossible mais « ce qui lui est utile » : non seulement il est impossible, de fait, de « commander les esprits », il est impossible « d’empêcher les hommes de porter sur toutes choses un jugement qui leur est propre » (II, §2) mais il lui serait dangereux de croire que son pouvoir dépasse sa puissance. L’Etat, même le plus puissant, n’a pas les moyens de gouverner les esprits ; ou alors par la superstition et les passions : mais dans ce cas, l’Etat s’affaiblit à cause de la multitude et de l’inconstance des Passions.

Du même coup, la fin de l’Etat et celle de chacun convergent en réalité : c’est la liberté de penser. Car plus l’Etat assurera la liberté de penser, plus chaque sujet pourra l’exercer, plus chacun pourra user de sa Raison. Et se libérer du coup des Passions qui séparent et divisent. Les passions divisent alors que la Raison rassemble. Plus l’Etat assure ce qu’il peut garantir, plus chacun raisonne et se rassemble, plus l’union fait la sécurité. C’est l’intérêt et l’utilité de l’Etat que les individus se gouvernent plus par la Raison plutôt que de rester dans la servitude des passions.

Transition : mais même le libre-arbitre est une liberté illusoire qui incite les hommes à se croire libres quand ils ne le sont pas en réalité. Victimes et asservis par leurs illusions, les hommes ne risquent-ils pas d’adhérer plutôt aux formes illusoires de l’Etat et de la religion ? Les hommes ne risquent-ils pas de croire qu’être libre, c’est « vivre selon son bon plaisir » (II, §6) et d’agir « à sa guise » ? Et d’écouter alors plutôt des « gens fanatiques et ambitieux » (II, §9) ?

23- Les dangers.

(a)    Faux Etat et « fausse religion ».

La Religion comme l’Etat sont victimes de préjugés » (I, §12).

→ La « fausse religion ».

  • La religion superstitieuse (I, §6), victimes de « préjugés » (§12)
  • La religion « embellie » d’un culte et d’un appareil (I, §8).
  • Plan du texte : I, §§13-18. Après avoir rappelé la thèse principale du Traité à la fin du §11 et avant de la rappeler à la fin du §18, Spinoza présente les traits principaux de ce « mal » (début du §14) qu’est la « fausse religion » :
  • §13 : au lieu de l’amour professé, la haine mutuelle. Il n’y a plus que des différences extérieures pour distinguer « tel ou tel individu, un Chrétien, un Turc, un Juif, un Païen ».
  • §14 : le culte extérieur plutôt que la vertu, le théâtre plutôt que le Temple, la crédulité plutôt que la foi.
  • §15 : non seulement mépris pour la « Lumière naturelle » (= la Raison), mais attaque voire condamnation.
  • §16 : Le remède c’est une méthode d’interprétation des livres Saints par eux-mêmes (le chapitre 7 du T.T.P. a présenté cette nouvelle méthode d’interprétation : de même que la nature ne doit s’interpréter qu’à partir de la nature, « toute la connaissance de l’Ecriture doit donc se tirer d’elle seule » – voir début de I, §18).

 

→ La vraie religion :

  • Etablie par l’autorité des prophètes (I, §16) : la vie et la vertu véritable.
  • L’Ecriture laisse la Raison absolument libre (I, §17). A chacune son « domaine propre » (I, §18), son « terrain ».
  • « La Parole révélée de Dieu ne consiste pas en un certain nombre de livres, mais en une conception simple de la pensée divine : à savoir qu’il faut obéir à Dieu avec un esprit pur en pratiquant la justice et la charité… la foi de chacun doit être jugée selon ses œuvres » (I, §18) ; et donc non pas selon sa pensée : de ce point de vue, « il faut laisser à chacun la liberté de son propre jugement ».

→ Le « faux » Etat.

  • Lui aussi, comme la religion, est basé sur la superstition (I, §8 : efficace pour gouverner une multitude inconstante.
  • « Le grand secret du régime monarchique… est de tromper les hommes » I, §9.
  • « Ce gouvernement donc sera le plus violent, qui dénie à chacun la liberté de dire et d’enseigner ce qu’il pense » (II, §3).

(b)   La liberté de penser : la protection de l’Etat.

  • « Est modéré celui qui accorde à chacun sa liberté » (II, §3).
  • Une « libre république » n’incite pas aux préjugés (dégagée donc de tout rapprochement avec la Religion, I, §9).
  • Si l’Etat respecte la liberté d’expression (en ne s’occupant pas de « questions spéculatives ») il ôte un prétexte aux séditions : il garantit ainsi une paix civile. Telle est la thèse principale du traité : non seulement la liberté d’expression n’est pas dangereuse mais c’est sa suppression qui est dangereuse (I, §11).
  • Le citoyen qui « mérite bien de l’Etat » (II, §6) est donc celui qui use de son devoir de penser et de critiquer. A condition de ne pas s’appuyer sur les passions et de viser la « sédition » mais « la paix et la tranquillité de l’Etat » (II, §7).

L’Etat démocratique est donc celui qui ne tient pas pour nécessaire ce qui est impossible : qui ne cherche pas à interdire ce qu’il impossible et dangereux d’interdire. Il ne s’occupe donc pas de ce que chacun doit croire et laisse chacun libre de croire ce qu’il veut. Libre ainsi d’exercer son jugement, chacun voit dans l’Etat un moyen de garantir et de consolider sa liberté de jugement, de se libérer de ses passions, de « persévérer dans son être » et d’accomplir ainsi sa vraie nature, qui est d’être libre : c’est pourquoi l’Etat démocratique est celui « qui se rapproche le mieux de l’état naturel » (II, §16).

L’Etat démocratique est donc celui qui réduit le plus l’écart entre le fait et le droit. C’est donc à la fois le régime le plus naturel et le meilleur : l’intérêt du pouvoir souverain est de se maintenir.

Il y parviendra d’autant mieux que :

  • les sujets y sont libres. L’homme libre est celui qui guide rationnellement sa vie. Hors de la servitude des passions, l’intérêt du particulier se ramène à l’intérêt général.
  • Puisque la démocratie ne peut s’exercer que si chaque membre se reconnaît réciproquement les mêmes droits, la démocratie promeut l’égalité (et accomplit alors véritablement une égalité naturelle).

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