Sep 092018
 

« … Les hommes regardent les philo­sophes comme des êtres curieux, remarquables (dans un sens bon ou mauvais), comme des humains qui ne sont pas comme eux. Celui qui dit à son interlocuteur « Vous êtes un philosophe » n’a, certes, pas l’intention de lui dire quelque chose de blessant ou seulement de désagréable, mais il semble toujours vouloir indiquer que l’autre, étant philosophe, ne comprend rien aux choses sérieuses de la vie, qu’il a réussi à se construire une existence dans laquelle il se trouve à son aise, qu’il a raison, qu’il a la raison pour lui quand il se met à parler, mais qu’enfin… Cet homme qui se qualifie ainsi lui-même d’ordinaire est bien embarrassé si on lui demande de compléter sa phrase et de formuler clairement ce qu’il a, pour parler comme lui, derrière la tête. A la vérité, ce qui lui paraît si curieux dans le cas du philosophe, il ne l’a pas dans la tête et il ne saurait donc pas l’en sortir; il n’est pas sans connaître sa faiblesse : l’autre est intelligent, il sait s’exprimer, il ne faut pas essayer de le contredire, il est trop fort et finira toujours par vous montrer que vous avez tort. Mais après tout, tout en dedans, derrière la tête, plus loin que le discours et le langage raisonnable, l’homme ordinaire sait ou, s’il faut laisser le mot savoir au philosophe qui prouverait trop facilement que l’homme ordinaire sait moins que rien puisque le philosophe même ne sait rien, l’homme ordinaire est certain que « tout cela », tout ce que le philosophe dit si bien, est peut-être très bien pour le philosophe, mais n’a aucune importance dans la vie ordinaire. « Vous, vous êtes un philosophe » est un compliment qui se moque de son destinataire.

Eric Weil (1904-1977)

Les philosophes, quoi qu’ils en disent, ne sont pas moins sensibles que le reste des mortels ; ils sentent cette moquerie et en deviennent inquiets. Ils ne doutent pas qu’ils aient raison et qu’ils soient capables d’expliquer pourquoi ils ont raison et ce que c’est qu’avoir raison. Les hommes finiront bien par leur donner raison — c’est ainsi qu’ils se donnent du courage — si les hommes veulent seulement les écouter. Qu’on leur oppose n’importe quel argument, difficile, fallacieux, tra­ditionnel, peu leur en chaut : ils sont sûrs non seulement de s’en tirer, mais encore de retourner l’argument contre l’adversaire, de telle façon qu’à la fin celui-ci soit obligé de leur accorder ce qu’ils affirment.

Mais ils doivent le constater, ils rencontrent pis que des arguments. Ils se trouvent devant un mur de politesse (seuls les malhabiles parmi leurs interlocuteurs seront grossiers), et on leur dit: « Vous, monsieur, vous êtes philosophe » et le philosophe comprend très bien qu’on veut lui signifier : « Monsieur, vous m’ennuyez; causons de choses sérieu­ses ou séparons-nous ». En un mot, le philosophe est sûr de convaincre l’autre si l’autre veut l’écouter; mais le fait est que l’autre ne veut pas écouter.

Que doit donc faire le philosophe ? Il n’est pas difficile de donner une réponse : il faut laisser les gens et faire son salut, réaliser le contentement pour soi, arriver au silence rempli de la présence. Qu’importe à celui qui cherche la sagesse que les autres la cherchent avec lui ou qu’ils préfèrent courir de satisfaction en satisfaction, jamais rassasiés, jamais contents, toujours poussés en avant par une négativité qu’ils n’ont pas comprise en son être comme un fait donné, comme la donnée humaine — donnée, bien qu’humaine? Le philo­sophe ne parlera plus qu’à lui-même, pour autant qu’il n’a pas réussi à s’affranchir complètement, ou il parlera à ceux qui se savent mécon­tents et insatisfaits et qui lui demandent conseil et guérison. Quant aux autres, qu’ils fassent à leur guise : tant mieux pour eux s’ils arri­vent à se plonger dans leurs activités au point qu’ils en soient distraits de leur malheur et de leur obsession. Encore une fois : qu’importe à celui qui marche vers la sagesse ?

Mais voici : le philosophe n’est pas sage, il n’a pas (ou n’est pas) la sagesse, il parle, et quand bien même son discours n’aurait pour seul but que de se supprimer, n’empêche qu’il parlera jusqu’au moment où il aura abouti, et en dehors des instants parfaits où il aura abouti. Il n’a rien d’autre à faire. Il nie le discours par le discours, la négati­vité par la négativité, ce qui revient à dire qu’il doit avoir un sujet de son discours, une matière que puisse dévorer sa négativité de philo­sophe. Nous le savions, mais le discours du philosophe nous l’avait fait oublier : ce n’est pas à partir de la raison que nous avions compris ce qu’était ou pouvait ou devait être la raison, c’est en partant de la vie active, cette vie pour laquelle la raison n’était qu’un outil. Le fait paradoxal est que s’il n’y avait pas d’hommes que la philosophie ennuie, le philosophe mourrait d’ennui lui-même. Comme la négati­vité de l’homme ordinaire, de l’homo faber, dépend du fait qu’il trouve devant lui ce qu’il peut nier et transformer, de même le philo­sophe se nourrit de ce qu’il réprouve comme abominable. »

Eric Weil, Logique de la philosophie, pp.12-14.

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