Sep 052019
 

1- Selon Ménon, disciple de Gorgias, quelles sont les définitions de la vertu ?

— Ménon commence par proposer un « essaim tout entier » (71 e-72 a), en divisant la vertu en autant d’espèces qu’il peut y avoir de personnes vertueuses. Mais il faut remarquer la première définition, celle définissant la vertu d’un homme : « bien gérer les affaires de la cité et, ce faisant, à faire du bien à ses amis et du mal à ses ennemis tout en se gardant soi-même de rien subir de mauvais. » Cela revient à défendre ses intérêts (avec priorité à l’intérêt général d’ailleurs) et donc à définir le bien par l’utile, ce qui sera la position de Socrate en 78 a.

— La vertu est « la capacité de commander aux hommes » (73 d). Mais alors l’esclave ne peut être vertueux, ce que Ménon vient pourtant d’affirmer (71 e).

— « La justice, Socrate, c’est la vertu » (73 d). Ce n’est au mieux qu’une vertu, une vertu particulière et non pas la vertu.

—  « La vertu consiste, comme dit le poète, à se plaire aux belles choses et à en avoir la capacité » (77 b). La première partie de cette définition (le désir du bien) est acceptée par Socrate car nul n’est méchant volontairement. La seconde (le pouvoir de réaliser ses désirs) est refusée car seul le pouvoir juste, vertueux, participe de la vertu, ce qui revient à « faire entrer dans la réponse les parties de la vertu » (79 d-e).

La définition recherchée de la vertu doit permettre de comprendre en quoi les vertus « sont toutes la même chose », quel est le « caractère commun par lequel elles sont vertus » (72 c), bref une définition doit être « générale » (73 d).

2- Peut-on vouloir le mal volontairement ?

Il s’agit d’approuver la première partie de la quatrième définition de la vertu proposée par Ménon : qui ne fait en réalité qu’enfoncer une porte ouverte puisque, selon Socrate, désirer le bien n’est pas le propre de l’homme vertueux mais le cas de tout le monde.

Deux cas pourraient expliquer que l’on veuille le mal :

(a) le cas de « ceux qui ignorent qu’une chose est mauvaise, et qui la croient bonne » (77 e) ; ils peuvent donc croire désirer le bien mais en fait ils ignorent qu’ils désirent le mal. Leur désir du mal est donc involon-taire : comme tout homme qui veut le bien, ce qu’ils désirent c’est « l’avantageux », l’utile.

(b) le cas d’un « homme connaissant le mal pour ce qu’il est » (77 c) : mais désirer, c’est désirer que le désir devienne réalité. Mais si le bien est l’avantageux, alors le mal c’est le « nuisible ». Qui peut bien vouloir se nuire à lui-même ? Personne, car nul ne veut être malheureux (78 a).

Ainsi donc, il n’y a que l’ignorant qui pourrait croire qu’il veut vraiment le mal : ce qu’il ignore c’est que le bien est utile et que le mal est nuisible. A quoi le bien est-il utile ? Au bonheur.

Nul ne peut vouloir le mal volontairement car nul ne veut volontairement être malheureux.

3- (a) Quant à la question des rapports entre savoir et ignorer, quel est le problème posé par le mythe de la caverne ?

La caverne est le lieu de l’ignorance et le soleil est au contraire le symbole de l’Idée du Bien, et du Vrai. La question générale de La République est celui de l’éducation : comment peut-on devenir philosophe, c’est-à-dire comment peut-on passer du monde visible au monde intelligible, de l’opinion à la raison, de l’ignorance au savoir ? Par la médiation magistrale d’un éducateur qui force un prisonnier à tourner le dos aux illusions de la caverne, puis le force à gravir la pente ascendante du savoir, le force à maintenir ouverts des yeux éblouis par la lumière de la réalité.  Mais d’où peut venir un tel éducateur ? Car, s’il vient de la caverne, d’où vient l’éducateur de l’éducateur ? Et s’il vient de la contemplation, pourquoi celui qui est immortel s’intéresserait-il à ce qui est mortel ? Car « parmi les Dieux, il n’y en a aucun qui s’emploie à philosopher, aucun qui ait envie de devenir sage, car il l’est. » Le Banquet, 204 a.

Résoudre ce problème, c’est trouver un « intermédiaire entre ces deux extrêmes », entre savoir et ignorance. « Amour est philosophe, et étant philosophe, il est intermédiaire entre le savant et l’ignorant », affirmera Diotime dans Le Banquet, 204 b.

3- (b) Que dit la théorie de la réminiscence ?

Le problème d’un intermédiaire entre savoir et ignorer est celui du commencement de la connaissance ; comment peut-on commencer à connaître ? « Et comment t’y prendras-tu, Socrate, pour chercher ce que tu ne connais en aucune manière ? Quel principe prendras-tu, dans ton ignorance, pour te guider dans cette recherche ? Et quand tu viendras à le rencontrer, comment le reconnaîtrais-tu, ne l’ayant jamais connu ?

– Socrate : (…) Il n’est possible à l’homme de chercher ni ce qu’il sait ni ce qu’il ne sait pas ; car il ne cherchera point ce qu’il sait parce qu’il le sait et que cela n’a point besoin de recherche, ni ce qu’il ne sait point puisqu’il ne sait pas ce qu’il doit chercher. » (80 d-e)

[ Dans La République et dans Le Banquet, le problème d’un intermédiaire est d’abord celui du désir : pourquoi l’ignorant qui ignore son ignorance aurait-il le désir de connaître, la volonté de savoir ? Dans Le Ménon, ce désir de connaître (la vertu) est acquis, mais le problème n’est pas encore résolu, car désirer savoir n’est pas suffisant, faut-il encore reconnaître ce que l’on cherche, si on le trouve.]

La réminiscence permet de « chercher ce qu’on ne sait pas » (86 c) ; et donc de continuer ce que Ménon semblait avoir vécu comme un arrêt de la recherche : la comparaison de Socrate avec un poisson torpille. La progression de l’épisode avec l’esclave est donc tout à fait parallèle à la progression de tout l’entretien avec Ménon. Dans un premier temps, reconnaître son ignorance ; dans un second temps, se lancer dans la recherche : « l’engourdissement lui a donc été avantageux ? » (84 c).

(a) Evocation du mythe de la transmigration des âmes (81 bc) : si l’âme est immortelle, quand elle n’est pas unie à un corps (mortel) elle réside dans le monde intelligible des idées qu’elle peut contempler ; en particulier l’Idée du Bien. Cette réminiscence du Bien est la condition de la vertu ; encore faut-il exactement comprendre ce qu’est la réminiscence.

(b) Mise dans l’embarras de l’esclave (82 b -84 a) : c’est le premier stade de la réminiscence, le stade de la modestie sceptique : douter de soi-même, reconnaître d’abord non pas son savoir mais son ignorance. C’est une préparation négative, une propédeutique, une mise en condition. Sans cette étape, l’ignorant ne peut désirer chercher (il se trouve maintenant dans le même état que Ménon qui a reconnu son ignorance quant à ce qu’est la vertu et accepte enfin d’aller à sa recherche). « Car, à présent, quoiqu’il ne sache point la chose, il la cherchera avec plaisir » (84 b).

(c) La reconnaissance de la vérité (84 d – 85 b) : Socrate prend bien soin de prévenir qu’il ne lui enseignera ni ne lui apprendra quoi que ce soit (84 d).

(d) En quoi consiste la réminiscence ? A « tirer la science de son propre fonds » (85 d). C’est là un effort personnel qui répond aux efforts de l’éducateur. Nul ne peut, à la place de celui qui est dans la disposition d’esprit de rechercher la vérité, reconnaître la vérité ; et c’est pourquoi Socrate tient tant à insister sur le fait qu’il ne fait rien à la place de l’esclave, et que celui-ci n’a fait que fournir ses opinions (85 c).

En quoi l’exposé de la doctrine de la réminiscence trouve-t-il sa place dans un dialogue sur la vertu ? (a) Il y a similitude entre cette recherche d’une vérité géométrique à l’aide d’une figure (qui est visible alors que l’on recherche une vérité intelligible) et la vertu qui est la sagesse (donc intelligible) qui trouve à se montrer dans le monde sensible. (b) C’est qu’il en va surtout de la réminiscence comme de la vertu : nul ne peut à ma place faire l’effort de reconnaître la vérité, et nul ne peut à ma place décider d’agir guidé par le souvenir de la contemplation du Bien. [Réfléchir, c’est se penser à la place de l’autre et pourtant nul ne peut réfléchir à la place d’un autre ; être vertueux, au sens d’être moral, c’est délibérer l’action en se mettant à la place d’autrui et pourtant nul ne peut à ma place décider de ma vertu : la vertu, comme la réflexion, sont, une fois passée l’étape de la remise en doute, exclusivement l’affaire de ma volonté.]

4- Qu’est-ce qu’une « opinion droite » ? Qu’a-t-elle de commun avec la « science » et en quoi diffère-t-elle ?

« – Te rends-tu compte qu’il existe un intermédiaire entre science et ignorance ? – Quel est cette intermédiaire ? – Juger droit et sans être en état de rendre raison de ce jugement, ne sais-tu pas que cela n’est, ni posséder le savoir, car comment une chose dont on ne rend pas la raison pourrait-elle constituer un savoir ? ni ignorance, car comment ce à quoi il arrive de rencontrer la vérité constituerait-il une ignorance ? C’est en quelque chose de telle que consiste l’opinion droite : un intermédiaire entre sagesse et ignorance. » Le Banquet, 202 a.

(a) C’est une opinion qui dit vrai en ignorance de cause ; c’est un jugement « juste » (97 b) quant au résultat, qui est donc justifié  de fait, mais qui est injustifié en droit. L’opinion est droite quand on a raison sans en connaître la raison ; c’est avoir raison sans raison.

(b) L’opinion vraie produit « le même effet que la science » (97 b) et elle peut donc servir de « guide qui permette aux hommes de bien conduire leur affaire » (96 e). En ce sens, « l’opinion droite n’est ni inférieure à la science, ni moins utile par rapport aux actions » (98 c). Là où « la science est plus précieuse que l’opinion droite » (98 a), c’est qu’une connaissance est reliée à d’autres connaissances par « le lien de la cause à l’effet » ; la science est systématique, organisée (et c’est pourquoi, elle, elle peut être enseignée), alors que la sagesse de l’opinion droite semble sinon venir du hasard, au moins être un « don de Dieu » (100 b). Cette dernière explication de la vertu par l’opinion droite comme don divin marque effectivement un recul par rapport à ce que l’épisode de la réminiscence avait apporté quant à la vertu comme volonté tirée de son propre fonds.

5- Plan du texte.

La question de Ménon est : la vertu peut-elle s’enseigner ? (70 a), ou la tient-on de la nature (86 d) alors que la question pour Socrate devrait d’abord (71 b : « comment pourrais-je connaître les qualités d’une chose dont j’ignore la nature ») être : qu’est-ce que la vertu ?

C’est seulement à la question de Ménon qu’une réponse sera donnée : ni acquise (elle n’est pas une science), ni naturelle, la vertu vient d’un « don de Dieu ». Quant à savoir ce qu’est la vertu, une réponse indirecte, dans l’épisode de la réminiscence, est fournie.

Il ne faut donc pas s’étonner si c’est le problème de l’éducation, de l’enseignement, qui peut fournir un principe systématique d’organisation à ce dialogue. Si le problème de l’éducation est celui du passage de l’ignorance au savoir, il y a trois intermédiaires concevables : savoir que l’on ignore (et Socrate est comparé à un poisson-torpille), ignorer que l’on sait (et c’est le cas dans la réminiscence), savoir sans savoir ou ignorer sans ignorer (tel est le paradoxe de l’opinion droite).

1- Des certitudes de Ménon au doute réfléchi de Socrate (70 a – 80 d).

11- (70 a – 71 d) : prologue ; la demande de Ménon et la question de Socrate.

12- (71 e – 79 e) : les réponses de Ménon.

121- Un « essaim de définitions » (71 e-72 a).

122- La vertu est « la capacité de commander aux hommes » (73 d)

123- « La justice, Socrate, c’est la vertu » (73 d – 77 a).

124- « La vertu consiste, comme dit le poète, à se plaire aux belles choses et à en avoir la capacité » (77 b – 79 e).

       – (77 b – 78 b) : nul n’est méchant volontairement.

       – (78 b – 79 e) : le pouvoir n’est pas vertueux en soi.

13- (80 ad) : Ménon est dans le même état de doute que Socrate ; ils reconnaissent leur ignorance.

2- Comment rechercher ce que l’on ignore (80 d –86 c) ? Par la réminiscence.

21- (80 d – 82 a) : l’aporie de la recherche et la solution mythique de la réminiscence.

22- (82 a – 85 b) : le dialogue avec l’esclave de Ménon : le problème de la duplication du carré.

(a) Amener l’esclave à reconnaître son embarras (82 b -84 a).

(b) Amener l’esclave à reconnaître la vérité (84 d – 85 b).

23- (85 b – 86 c) : connaître, c’est se souvenir, c’est « tirer la science de son propre fonds ».

3- D’ou vient la vertu  (86 d– 100 c) ?

31- (87 d – 89 b) : Si la vertu est sagesse alors elle ne vient pas de la nature.

32- (89 c ­– 96 d) : Mais la vertu ne peut s’enseigner, car elle n’a ni maître ni disciple, donc elle n’est pas une science.

33- (96 e – 100 c) : une sagesse qui n’est pas science est une « opinion droite » ; la vertu est un « don de Dieu ».

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