Nov 082018
 

« Le boulanger n’avait pas encore dégrafé les rideaux de fer de sa boutique que déjà le village était assiégé, bâillonné, hypnotisé, mis dans l’impossibilité de bouger. Deux compagnies de SS et un détachement de miliciens le tenaient sous la gueule de leurs mitrailleuses et de leurs mortiers. Alors commença l’épreuve.

Les habitants furent jetés hors des maisons et sommés de se rassembler sur la place centrale. Les clés sur les portes. Un vieux, dur d’oreille, qui ne tenait pas compte assez vite de l’ordre, vit les quatre murs et le toit de sa grange voler en morceaux sous l’effet d’une bombe.
Depuis quatre heures j’étais éveillé. Marcelle était venue à mon volet me chuchoter l’alerte. J’avais reconnu immédiatement l’inutilité d’essayer de franchir le cordon de surveillance et de gagner la campagne. La maison inhabitée où je me réfugiai autorisait, à toute extrémité, une résistance armée efficace. Je pouvais suivre de la
fenêtre, derrière les rideaux jaunis, les allées et venues nerveuses des occupants. Pas un des miens n’était présent au village. Cette pensée me rassura. À quelques kilomètres de là, ils suivraient mes consignes et resteraient tapis. Des coups me parvenaient, ponctués d’injures. Les SS avaient surpris un jeune maçon qui revenait de relever des collets.
Sa frayeur le désigna à leurs tortures. Une voix se penchait hurlante sur le corps tuméfié: « Où est-il ? Conduis-nous. », suivie de silence. Et coups de pied et coups de crosse de pleuvoir. Une rage insensée s’empara de moi, chassa mon angoisse. Mes mains communiquaient à mon arme leur sueur crispée, exaltaient sa puissance contenue.
Je calculais que le malheureux se tairait encore cinq minutes, puis, fatalement, il parlerait. J’eus honte de souhaiter sa mort avant cette échéance. Alors apparut jaillissant de chaque rue la marée des femmes, des enfants, des vieillards, se rendant au lieu de rassemblement, suivant un plan concerté. Ils se hâtaient sans hâte, ruisselant littéralement sur les SS, les paralysant « en toute bonne foi ». Le maçon fut laissé pour mort. Furieuse, la patrouille se fraya un chemin à travers la foule et porta ses pas plus loin. Avec une prudence infinie, maintenant les yeux anxieux et bons regardaient dans ma direction, passaient comme un jet de lampe sur ma fenêtre. Je me découvris à moitié et un sourire se détacha de ma pâleur. Je tenais à ces êtres par mille fils confiants dont pas un ne devait se rompre.
J’ai aimé farouchement mes semblables cette journée-là, bien au-delà du sacrifice. »

René CHAR « Feuillets d’Hypnos » , Fureur et Mystère , 1946

Dans le cas de conscience, l’homme découvre que la vie ne se déroule pas toujours sans heurt, dans l’ornière d’une vie tranquille. C’est l’occasion pour l’homme de la vie courante de vivre une expérience problématique, l’une de ces occasions où l’on peut faire l’expérience de la « problématicité » (Jan Patocka). Je ne peux pas dans ce cas continuer à me laisser vivre, la question de la valeur se pose, c’est la question de l’existence. Le cas de conscience est cette expérience où je peux faire une différence entre vivre et exister.

Cette différence est celle entre la simple vie animale consciente et relativement sensée de l’homme de la vie quotidienne et l’existence consciente de soi qui se pose la question de la valeur. Autrement dit, seul un homme peut vivre un cas de conscience ; la conscience dans ce cas est la conscience de soi et l’interrogation porte non pas tant sur la conscience que sur ce soi de la conscience de soi. Quel est ce « soi » sur lequel le cas de conscience m’oblige à me remettre en question ?

Dans l’ornière de l’habitude, je me contente de répéter ce que je fais sans avoir besoin de me poser de question existentielle sur mon existence ou sur ma nature profonde : faire par habitude, c’est souvent agir sans avoir besoin de réfléchir. Et inversement, quand je me mets à réfléchir sur ce que j’ai fait, c’est précisément que je n’ai rien à faire, je m’endors ou je rêve.

Poser la question de la valeur de son existence, c’est conjuguer deux interrogations fondamentales « Qui suis-je ? » et « Que faire ? » dans une seule et même question. Dans un cas de conscience, je devine que je ne suis que ce que je fais et que je ne peux faire que ce qui convient à mon être le plus profond. Le cas de conscience m’installe dans le cercle de mes actes et de mon caractère.

Mais alors comment résoudre un cas de conscience ? Je dois prendre une décision et j’ai conscience qu’il y va de mon être tout entier : je ne peux donc remettre ma décision au hasard ni finalement me reposer dans le confort spirituel d’une vie prédéfinie par un destin ou une fatalité. Ce que je choisis dans un cas de conscience, c’est ma liberté. Me voilà libre d’être libre ! Mais cette liberté découle bien de la particularité du cas de conscience qu’aucune règle générale ne peut régler : le cas de conscience est un cas particulier.

Comment peut-on résoudre un cas de conscience ?

  • Si je ne sais que faire, c’est que j’ignore qui je suis, au fond ; car, pour résoudre un cas de conscience, il s’agit d’agir « en son âme et conscience », il s’agit d’être soi-même, d’être « soi ». Quelle que soit ma décision, c’est avec moi que je continuerai de vivre : il y a là une exigence de responsabilité qui interdit tout refuge dans la mauvaise foi (Jean-Paul Sartre). Il y a ici un premier cercle vertueux, celui de mon identité et de mon activité, de mon caractère et de mes actes. Demain, cette décision aura fait de moi un « autre » et c’est sur mes actes que les autres me jugeront. Le cas de conscience, c’est moi qui suis un autre et moi avec les autres. En tant qu’expérience de l’altérité, le cas de conscience me fait découvrir concrètement qu’il y a deux façons de penser son identité : 1/ de façon statique, je me pense comme « au fond » toujours le même, 2/ de façon plus dynamique, j’accepte de pouvoir et de devoir changer pour être soi-même ; c’est ainsi que Paul Ricœur définit la différence entre le « moi » et le « soi ». Si le « moi » n’est pas le « soi », s’il faut être « soi-même comme un autre » (Paul Ricoeur), c’est parce que demain je ne serai plus jamais le même.
  • Et c’est pourquoi je peux me demander « ce qu’aurait fait un autre dans mon cas ? ». Il y a là un deuxième cercle vertueux, celui du même et de l’autre dans le choix de cet autrui comme référence qui est ainsi mon modèle (« Idéal du moi » et non pas « Moi idéal ») et qui va m’aider à me définir alors même que le choix de tel autrui plutôt que de tel autrui me définit déjà : dialectique de l’identification et de la différenciation
  • Enfin, je peux demander conseil à un ami, cet « autre moi-même » (Aristote) : troisième cercle vertueux de la différence et de la référence, de l’attachement et du détachement, puisque l’ami est celui qui peut se mettre à notre place (il sympathise) alors même qu’il n’est pas à notre place.

A la recherche de « soi », le cas de conscience, quelle que soit ma décision d’ailleurs, me changera. Si je prends la bonne décision, je vais devenir ce que je suis ; sinon je vais devoir assumer et être ce que je suis devenu, au risque de la mauvaise conscience. Etre soi, c’est devenir ce que l’on est et ce que l’on doit être. Il y a un écart entre l’être et le devoir-être qui ne peut pas être comblé par l’universalité d’une loi morale ou la généralité d’une habitude : le cas de conscience est particulier. C’est pourquoi, à priori, au moment de la décision, la seule certitude que je peux avoir, c’est de décider aujourd’hui non pas tant ce que je vais faire que ce que je refuserai demain de faire. 

  • De la conscience au sujet (qui ?) responsable de ses actes (auteur de soi) : être inconscient = être irresponsable.
  • Connaissance rétrospective (spectateur de soi) et prospective de moi (acteur de soi).
  • Privilège des expériences négatives pour une expérience de la liberté : Antigone accomplit un destin sans se poser de question, ce qui n’est pas le cas de Créon qui lui a affaire aux lois humaines. Il ne peut y avoir de cas de conscience que s’il n’y a pas de destin tragique.

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