Sep 142017
 

Dans son livre, intitulé Cherubinischer Wandersmann, Angelus Silesius (1624-1677) a écrit :

« La rose est sans pourquoi,

fleurit parce qu’elle fleurit,

N’a souci d’elle même,

ne désire être vue. »

Martin Heidegger (1889-1976) commente : « L’homme diffère de la rose en ce que souvent, du coin de l’œil, il suit avidement les résultats de son action dans son monde, observe ce que celui-ci pense de lui et attend de lui. Mais, là même où nous ne lançons pas ce regard furtif et intéressé, nous ne pouvons pas, nous autres hommes, demeurer des êtres que nous sommes, sans prêter attention au monde qui nous forme et nous informe et sans par là nous observer aussi nous-mêmes. De cette attention, la rose n’a pas besoin. Disons, pour parler comme Leibniz : La rose pour fleurir n’a pas besoin qu’on lui fournisse les raisons de sa floraison. La rose est une rose sans qu’un reddere rationem, un apport de la raison, soit nécessaire à son être de rose ».

« Der Satz vom Gründ » en 1957, « Le Principe de raison » (Tel Gallimard, n° 79, 2013, p.107)


« Il faut d’abord établir en vue de quoi la cité est constituée… Un homme est par nature un animal politique. C’est pourquoi, même quand ils n’ont pas besoin de l’aide des autres, les hommes n’en ont pas moins tendance à vivre ensemble. Néanmoins l’avantage commun lui aussi les réunit dans la mesure où cette union procure à chacun d’eux une part de vie heureuse. Tel est assurément le but qu’ils ont avant tout, tous ensemble, comme séparément. Mais ils se rassemblent et ils perpétuent la communauté politique aussi dans le <seul> but de vivre. Peut-être, en effet, y a-t-il une part de bonheur dans le seul fait de vivre si c’est d’une vie point trop accablée de peine. Il est d’ailleurs évident que la plupart des hommes supportent beaucoup de souffrances tant ils sont attachés à la vie, comme si celle-ci avait en elle-même une joie (euêmeria, belle journée) et une douceur naturelles. »

Aristote, Les politiques, 1278 b 16-3.

  • Pourquoi les hommes vivent-ils ensemble ? Trois réponses sont possibles :
    • Animaux de nature faible, les hommes s’unissent pour satisfaire leurs besoins vitaux : survivre.
    • Bien vivre : c’est la « vie bonne » qui est la solution habituellement défendue par Aristote.
    • Pour « le seul fait de vivre » : et ce qui le prouve c’est que les hommes peuvent supporter des souffrances (inutiles). « Comme si » la vie avait en elle-même une sérénité et une douceur naturelles.
  • De façon étonnante par rapport au reste de son oeuvre, c’est donc la troisième solution que défend cet extrait.
  • C’est d’autant plus étonnant que cette réponse semble rejeter la distinction que faisaient les Grecs entre zôè et bios, entre la vie du vivant et la vie vécue, entre la « vie nue » (Giorgio Agamben) et la « vie active » (Hannah Arendt).
  • Or, la vie peut-elle être un objet politique ? D’un côté, comment ne pas espérer retrouver la « douceur naturelle » (Aristote) de la vie, d’un autre côté comment ne pas craindre comme le pire une vitalisation de la politique (par les dispositifs du biopouvoir en particulier, dénoncés par Michel Foucault) ?
  • Pour sauver la cohérence de l‘œuvre d’Aristote :
    • La distinction entre l’acte et la puissance : c’est la vie sociale qui permet l’actualisation pleine de la vie.
    • La théorie du supplément d’acte : la joie et la douceur naturelle de la vie nue sont les bonus de la vie active (la vita contemplativa est le bonus de la vita activa, et non pas le but)

→ Ce qu’est-ce la philosophie : une manière de vivre avant d’être une discipline scolaire. Et c’est pourquoi la pertinence de la réponse d’Aristote doit être plus vécue que pensée (c’est particulièrement net quand il s’agit de comprendre l’attachement à la vie).

→ C’est parce qu’il est un « animal politique » que l’homme peut ressentir la joie d’un beau paysage : il fait beau.

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