Jan 112010
 

« Quand la fierté de l’homme est encore intacte, c’est le tragique plutôt que l’absurde qui passe pour la marque de l’existence humaine. » Hannah Arendt

sisyphe.jpg Lorsque le réel est tragique, il est inutile de savoir pour chercher à orienter son agir : non pas que l’agir soit désorienté mais il est pré-orienté, prédestiné. Dans le tragique, le savoir même réfléchi n’est pas incompatible avec un aveuglement. Les actions contraires (faire ceci ou faire cela) aboutissent au même résultat.

Lorsque le réel est absurde, il est inutile de chercher à orienter son agir : toutes les voies de l’action semblent mener au même résultat que l’inaction. L’action et l’inaction (faire ceci ou ne rien faire) aboutissent au même résultat.

1- Tragédie

11- Le temps du divertissement.

12- Qu’est-ce que perdre son temps ?

2- La joie de l’initiative

3- Absurdité

31- Le malheur est l’expérience affective du temps.

(a) Qu’est-ce qu’une expérience affective ? C’est une expérience qui affecte mon Moi particulier, l’expérience d’un événement extérieur qui me touche (intérieurement). C’est une expérience qui est tout à la fois objective et subjective puisqu’elle est précisément relation d’un sujet et d’un objet.

(b) Pour Bergson, la durée est le temps qui est en moi, le temps qui est activité (libre), le temps de la joie (¹ plaisir) car celui qui agit en créant une imprévisible nouveauté connaît la satisfaction spirituelle de participer à l’Evolution créatrice. Ferdinand Alquié, aussi bien dans Le désir d’éternité que dans La conscience affective, essaie de définir l’être de l’homme non par le temps (la durée écrirait Bergson) mais par le désir. Le temps n’est pas dans l’homme mais c’est l’homme qui est dans le temps (et c’est pourquoi le temps m’affecte) : l’expérience du temps est une expérience dans le temps « qui est liée pour moi à la tristesse et à la passivité ».

Voici ce qu’écrit F. Alquié dans une Note sur le temps publiée à la fin de La conscience affective :
« Pouvons-nous vivre en accord avec le temps, parvenir à cette coïncidence heureuse, à cette expérience du temps créateur dont nous entretiennent certains philosophes ? Pour ma part je ne connais aucune expérience du temps qui ne soit, à quelque degré, douloureuse. Ce qui révèle que le passé est véritablement passé n’est pas la mémoire, mais le regret . Ce qui révèle que le temps à venir n’est pas encore venu n’est pas l ’anticipation, mais l’attente. Le temps s’impose à nous comme une extériorité blessante : notre être le subit, notre désir le refuse. »

311- Le malheur est l’expérience du temps.

« Tout plaisir , toute joie, tout bonheur sont dans le temps. Mais seule notre réflexion nous apprend qu’il en est ainsi. Le plus souvent, elle ne survient qu’après coup, et lorsque le plaisir, la joie, le bonheur se sont évanouis. S’il arrive, cependant, que la réflexion introduise l’idée de temps au sein de l’état agréable lui-même, c’est alors comme une note de mélancolie, et pour nous faire mesurer la précarité, la fragilité de notre satisfaction.

Au contraire, la souffrance est inséparable de notre expérience temporelle. Nul ne souffre d’un mal quelconque sans souffrir aussi du temps, sans le sentir durer, sans sentir la lenteur de son rythme propre. Le bonheur est l’oubli du temps, le malheur en est l’expérience . Ceci, déjà, invite à penser que l’être de l’homme n’est pas le temps . »

312- L’attente n’est pas l’activité.

« Toute action se déroule dans le temps. Mais, considérée en elle-même, l’action ne suppose pas la conscience du temps. Selon une analyse bien connue , à chaque phrase qu’il trace sur le papier, l’écrivain aurait encore en vue, sous le mode de la rétention, la phrase précédente. Cette analyse paraît dégager les conditions nécessaires de la mémoire, plutôt que de dévoiler l’expérience effective de celui qui écrit. Ici la réflexion découvre dans le préréflexif ce qu’il devait contenir, non ce qu’il offre en effet.

De même, la pensée qui précède une action fait intervenir l’idée abstraite du temps où prendront place les moyens successifs qui seront mis en oeuvre. Mais l’action vécue s’effectue en une sorte de perpétuel présent.

En revanche, l’expérience du temps est donnée dans l’attente. Mais c’est qu’ici je ne fais rien et laisse, si je puis dire, l’avenir venir. Remplir le temps de l’attente, en travaillant ou en s’intéressant à autre chose, serait, précisément, cesser d’attendre. Attendre, c’est sentir qu’entre le moment présent et l’événement attendu, il n’y a rien, il ne peut rien y avoir, que du temps. »

Difficulté : L’être de l’homme ne peut donc être le temps. Le temps qui nous fait attendre est l’expérience de l’impatience. F. Alquié fait remarquer que l’impatience devrait étymologiquement signifier le refus de subir un mal quelconque alors qu’il est réservé au refus de subir ce mal particulier qu’est l’attente. Le malheur, la tristesse proviennent de cette nécessité d’attendre ce que nous désirons. Si l’être de l’homme est le désir nous comprenons alors que l’attente est l’expérience pour le Moi de ce qui n’est pas lui, du temps, du monde. Le désir d’éternité est le désir de refuser le temps en s’échappant du monde .

Sans négliger le désir proprement de transcendance contenu dans le désir d’éternité, n’est-il pas possible de penser une action dans le temps qui ne refoulerait pas la condition d’immanence et de finitude qui est tout simplement la condition humaine ? Peut-on penser une action dans le temps qui tout en étant un élan ne se confonde pas pour autant avec un saut hors du monde ?

32- Le temps de la révolte absurde.

Sisyphe est le modèle d’un homme actif (= L’homme révolté) dont l’action n’est, de toute éternité, qu’élan et qui pourtant ne fait jamais le saut hors du monde. Le modèle d’une action qui n’attend rien d’autre que l’absurde de la nécessité de sa répétition.

Face à l’effroi de la découverte que si le Bien est L’Idéal alors la Réalité c’est Le Mal, deux attitudes sont possibles : (a) la démission et la collaboration dans le refus de la préoccupation puisqu’il n’est plus permis d’espérer qu’une action soit encore utile puisque, de toutes façons, « c’est comme ça », « il y aura toujours » des inégalités, des injustices, bref le Mal. (b) L’action de celui qui a découvert que le seul moyen de ne jamais désespérer de l’action c’est de rien espérer de l’action. La révolte active continuera toujours puisqu’il il y aura toujours du Mal. Le Bien dans ce cas n’est plus tant un Idéal inaccessible qui fait désespérer qu’un horizon vers lequel tend celui qui ne se sent pas responsable de l’existence du Mal mais qui se sentirait coupable de rien faire contre. Il n’y a de refus acceptable du Mal que dans l’admirable.

camus_sisyphe.jpgComment Albert Camus (1913-1960) peut-il être à la fois si pessimiste (« Il n’y a qu’un problème philosophique vraiment sérieux : c’est le suicide » écrit-il pour commencer Le mythe de Sisyphe) et si optimiste (« La lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir un cœur d’homme. Il faut imaginer Sisyphe heureux. ») ? Comment peut-il concilier dans sa philosophie la reconnaissance de l’absurde et l’exigence de l’humanisme ? Parce que ces deux orientations ne sont pas contradictoires mais les deux seuls refus valables du Mal.

321- Le scandale du Mal.

camus_peste.jpgDans La peste, si Rieux est médecin c’est parce que Dieu n’a pas la puissance de guérir les hommes (si le Mal existe alors Dieu n’existe pas, si le docteur Rieux a raison alors le Père Paneloux a tort).

Pour justifier l’existence du mal tout en maintenant sa foi dans l’existence de Dieu, le Père Paneloux prononce deux prêches. Dans le premier sa défense consiste à affirmer que le malheur est mérité et qu’il permet de séparer les justes des méchants : « les justes ne peuvent craindre cela, mais les méchants ont raison de trembler » (141). Mais alors pourquoi les enfants et les innocents meurent-ils, pourquoi le fils de M. Othon meurt-il, dans une « pose de crucifié grotesque » (234) ?

« Je refuserai de jamais donner une seule raison, une seule, vous entendez, à cette dégoûtante boucherie ».

Dans un second prêche, le Père Paneloux voit dans le mal une épreuve terrestre, qui n’en fera que plus apprécier le paradis. Mais qui n’a jamais ri de l’histoire du fou qui se tapait sur la tête avec un marteau parce que ça faisait du bien quand il arrêtait ?

Quant à lui Camus refuse tout discours qui justifie le Mal et c’est Tarrou qui s’écrie : « Mon affaire à moi, en tout cas, ce n’était pas le raisonnement… En attendant, et pour ma part au moins, je refuserai de jamais donner une seule raison, une seule, vous entendez, à cette dégoûtante boucherie » (273). Le Mal est l’Injustifiable par excellence, le Scandale des scandales et le révolté ne lui accordera jamais le moindre sens : le Mal est absurde.

Refuser le Mal, c’est décider de son absurdité : le révolté ne constate pas passivement l’existence du Mal, il décide de refuser de le justifier.

322- Espoir et désespoir.

Mais si le Mal est absurde, alors le Bien du même coup l
’est aussi. Et si le Bien est absurde, du même coup l’espoir du Bien est absurde. Le prix à payer pour défendre la dignité de l’homme semble terriblement lourd : l’abandon de l’Idéal du Bien et l’abandon de l’espoir .

Mais si l’espoir est absurde, du même coup, le désespoir l’est aussi. Sisyphe est le modèle de l’homme d’action qui continue d’agir parce qu’il ne peut plus désespérer d’agir, et parce qu’il serait absurde de désespérer : il inscrit donc son action à la fois dans la finitude humaine de la durée et dans la transcendance de l’éternité. Si Sisyphe ne se suicide pas, c’est parce que la révolte est l’acte absurde qui donne valeur à l’existence, en toute inutilité, en toute liberté : « Les conquérants savent que l’action est en elle-même inutile. Il n’y a qu’une action utile, celle qui referait l’homme et la terre. Je ne referai jamais les hommes. Mais il faut faire « comme si » », écrit magnifiquement Camus dans Le mythe de Sisyphe.

Si l’initiative réconcilie la durée et l’instant, si la révolte absurde réconcilie la durée et l’éternité, est-il impossible d’envisager un rapprochement entre initiative et révolte puisque au fond instant et éternité sont parents ? Peut-être est-ce là le départ d’une réflexion sur l’espérance (l’espoir) comme sentiment qui permettrait d’accorder et la vocation à la valeur personnelle contenue dans l’initiative et l’exigence de dignité humaine qui remplit le cœur et l’imagination du révolté.

« … dur de vivre seulement avec ce que l’on sait et ce dont on se souvient, et privé de ce qu’on espère. C’était ainsi sans doute qu’avait vécu Tarrou et il était conscient de ce qu’il y a de stérile dans une vie sans illusions. »

« Ce qu’on apprend au milieu des fléaux, qu’il y a dans les hommes plus de choses à admirer que de choses à mépriser. »

« Les conquérants savent que l’action est en elle-même inutile. Il n’y a qu’une action utile, celle qui referait l’homme et la terre. Je ne referai jamais les hommes. Mais il faut faire comme si. » (S. 118)

Le destin est « une affaire d’homme, qui doit être réglée entre les hommes ». (S.165)

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