Mai 202019
 

Introduction : la volonté.

(a)    « Que faire ? » n’est pas « « que dois-je faire ? ».

Dialogue entre un correspondant de guerre américain et le comptable d’un camp d’extermination nazi, paru dans un journal new-yorkais en novembre 1944 :

– A-t-on tué des gens dans le camp ?

– Oui.

– Les a-t-on asphyxiés au gaz ?

– Oui.

– Les a-t-on enterrés vivants ?

– C’est arrivé quelquefois.

– Les victimes provenaient-elles toutes de l’Europe ?

– Je pense que oui.

– Avez-vous aidé personnellement à tuer ces gens ?

– Pas du tout. J’étais seulement trésorier du camp.

– Quels effets vous faisaient ces agissements ?

– C’était dur au début, mais nous nous y sommes habitués.

– Savez-vous que les Russes vont vous pendre ?

– (Eclatant en sanglots) Pourquoi ? Qu’est-ce que j’ai fait ?

Cité par Hannah Arendt dans Penser l’événement.

 (b) Vouloir, ce n’est pas désirer.

(c) Si l’enfant doit être éduqué, c’est parce que l’homme n’est pas (seulement) un animal et que la culture à laquelle on accède par l’éducation est un témoin que l’humanité se transmet de générations en générations. L’animal comme tout être appartenant à la nature (dans le vocabulaire kantien, c’est une chose qui s’oppose à la personne) agit d’après des lois et non pas d’après la représentation des lois. L’homme seul peut trouver dans sa conscience (morale) l’obligation de s’obliger : autrement dit, il possède une volonté.

S’il n’était qu’un animal (un simple corps), il ne serait que sensations et sentiments, bref instinct, et la pureté d’un idéal moral serait un non-sens, il ne pourrait se représenter aucune loi. Si l’homme n’était que raison (un pur esprit), dénué de toute sensibilité ou affectivité, les règles de sa conduite ne seraient pas pour lui une contrainte. L’homme est un animal raisonnable, qui peut entendre la voix de sa conscience comme juge d’un « tribunal intérieur », mais aussi qui peut se laisser tenter par le désir impatient et l’immédiat séducteur.

 

1-      La voix intérieure de la raison universelle.

A l’écoute du bonheur ou d’une autre fin ?

(a)          « Celui qui a perdu au jeu peut bien se fâcher (ärgern) contre lui-même et son imprudence, mais s’il a conscience d’avoir triché (quoi­qu’il ait gagné par ce moyen) il doit se mépriser lui-même, dès qu’il se compare à la loi morale. Celle-ci doit donc être bien autre chose que le principe du bonheur personnel. Car pour être obligé (müssen) de se dire à soi-même Je suis un infâme (Nichtswürdiger), quoique j’aie rempli ma bourse, il faut avoir une autre règle de jugement que pour s’approuver soi-même et se dire Je suis un homme prudent, car j’ai enrichi ma caisse ».

Kant, Critique de la raison pratique, p.38.

(b)        « Soit par exemple le cas suivant: quelqu’un détient un bien qu’autrui lui a confié (depositum) ; son propriétaire est mort et ses héritiers ne savent ni ne peuvent jamais rien savoir de tout cela. Qu’on soumette ce cas même à un enfant de huit ou neuf ans, en ajoutant que le possesseur de ce dépôt a connu à la même époque (sans qu’il y ait de sa faute) la ruine complète de sa fortune, qu’il se voit entouré d’une famille, femme et enfants, éplorée, accablée par la misère, et qu’il peut à l’instant sortir de ce dénuement, s’il s’appro­prie ce dépôt; qu’on précise encore qu’il est philanthrope et charitable, alors que les héritiers en question sont riches, durs et avec cela extrêmement jouisseurs et dépensiers, au point que tant vaudrait jeter à la mer ce supplément à leur fortune. Et qu’on demande alors si dans ces conditions on peut tenir pour permis le détournement de ce dépôt à son profit personnel. Il n’est pas douteux que l’enfant interrogé répondra: non! et pour toutes raisons ne pourra que dire: c’est injuste c’est-à-dire: c’est contraire au devoir. Rien de plus clair, mais vraiment pas en ce sens qu’en restituant le dépôt il favoriserait son propre bonheur. Car si c’était d’une telle intention qu’il attendait sa détermination, il pourrait, par exemple, raisonner ainsi: « Si tu restitues, sans en être prié, ce bien d’autrui que tu détiens à ses véritables propriétaires, ils te récompenseront probablement pour ta probité; ou, s’ils n’en font rien, tu gagneras à la ronde une bonne réputation qui peut te devenir très profitable. Mais tout cela est fort incertain. A l’inverse, maintes réflexions ne manquent pas de se faire jour: si tu voulais détourner ce qui t’a été confié pour te sortir tout d’un coup de la gêne, tu attirerais le soup­çon sur toi si tu en faisais prompt usage: on se demande­rait comment et par quelle voie tu as pu si vite améliorer ta situation; mais si tu voulais t’y prendre avec lenteur ta misère s’accroîtrait, cependant, au point de devenir irrémé­diable ». — Aussi la volonté qui se règle sur la maxime du bonheur hésite entre ses mobiles sur ce qu’elle doit décider c’est qu’elle regarde au succès et qu’il est fort incertain; il faut avoir de la tête pour se tirer de l’embarras où nous plongent les raisons contraires et ne pas se tromper dans le bilan. Au contraire si la volonté se demande quel est en ce cas le devoir, elle n’est nullement embarrassée sur la réponse à se donner, elle est sur le champ certaine de ce qu’elle a à faire. Bien plus, si le concept du devoir a pour elle quelque valeur, elle éprouve même un dégoût à la seule idée de se mettre à évaluer les avantages que pourrait lui procurer sa transgression, tout comme si en ce cas elle avait encore le choix ».

Kant, Théorie et Pratique, p.25-6.

 Si la volonté ne doit pas se régler sur la maxime du bonheur, sur quoi doit-elle se régler ?

C’est en tant qu’être raisonnable que l’homme possède une volonté ; mais, en tant qu’être sensible, cette volonté doit être contrainte.

« La représentation d’un principe objectif, en tant que ce principe est contraignant pour une volonté, s’appelle un commandement (de la raison), et la formule du commandement s’appelle un impératif » (Fondements de la métaphysique des mœurs, IIe section).

2-      La voix de la loi morale.

« Les profondeurs du cœur humain sont insondables. Qui, lorsqu’il sent en lui la présence du mobile le poussant à l’observance du devoir, se connaît assez pour savoir si le mobile procède entièrement de la représentation de la loi ou si n’y concourent pas maintes autres impulsions… »

21- Impératifs hypothétiques et impératif catégorique.

Kant distingue deux types d’impératif :

  • L’impératif catégorique qui commande l’intention avec laquelle une action (qui alors est morale) doit être accomplie pour elle-même ; la fin dans ce cas est l’action elle-même et elle est donnée par la raison.
  • Les impératifs hypothétiques qui ne sont pas obligatoires mais dont les fins des actions sont inspirées par la part sensible de l’homme : les impératifs sont dans ce cas soit des règles (« si tu veux ceci alors sois habile »), soit des conseils (« si tu veux être heureux, un conseil, sois prudent ») et ils contraignent non pas quant aux buts mais quant aux moyens.

22- Les formulations de la loi morale.

Sans considération de tout résultat (c’est l’intention qui compte), l’action morale est accomplie de façon désintéressée, sous la seule conduite de la raison : faire son devoir, c’est obéir à la raison (mais la raison, c’est ma raison et je n’obéis donc qu’à moi-même quand je suis la raison, je suis auto-nome) qui selon Kant est ce qu’il y a de plus authentique en l’homme (puisqu’elle est ce qui le distingue essentiellement de l’animal). « L’abnégation des intérêts, en quoi consiste la moralité, est l’expression la plus pure de soi ». Pour l’homme, obéir à la raison, c’est se libérer de la dépendance des penchants sensibles et particuliers pour suivre les exigences de l’universel.

Kant, dans les Fondements de la métaphysique des mœurs (1785) propose trois formulations de cette loi morale :

  • « Agis uniquement d’après la maxime qui fait que tu puisses vouloir en même temps qu’elle devienne une loi universelle ».
  • Par rapport à la forme de l’universalité : « Agis comme si la maxime de ton action devait être érigée par ta volonté en loi universelle de la nature ».
  • Par rapport à la matière, c’est-à-dire la fin : « Agis de telle sorte que tu traites l’humanité aussi bien dans ta personne que dans celle de tout autre toujours en même temps comme une fin, et jamais simplement comme un moyen ».

En tant qu’« être de la nature », l’homme n’a qu’un prix. « Seulement, considéré comme personne, c-à-d comme sujet d’une raison moralement pratique, l’homme est au dessus de tout prix, car en tant que tel (homo noumenon), il convient de l’estimer, non pas simplement comme un moyen pour les fins d’autrui — pas même pour les siennes propres — mais au contraire comme une fin en soi-même, c-à-d qu’il possède une dignité (une valeur intérieure absolue) par laquelle il force au respect de lui-même toutes les autres créatures raisonnables…

L’humanité en sa personne est l’objet du respect qu’il peut exiger de tout autre homme, mais dont il ne doit pas non plus se dispenser » (Doctrine de la vertu, II, §11).

23- L’insertion de la loi morale dans le monde : le respect.

Qu’est-ce que la volonté humaine ? C’est une volonté morale appartenant à un être dont la raison est jointe à la sensibilité ; l’homme est un être double et c’est cette dualité (au risque peut-être d’une duplicité comme nous le verrons plus loin dans l’évocation de la mauvaise foi) qui est à la fois la condition et l’obstacle de sa moralité. En tant qu’appartenant à un être sensible, la volonté humaine doit suivre un principe subjectif, un mobile. En tant qu’être raisonnable, l’homme ne peut se mobiliser (et non pas s’émouvoir) que pour la loi morale : c’est par devoir qu’il agira, et non par intérêt pathologique (≠ intérêt moral).

La question est par conséquent de découvrir ce que la loi morale doit produire dans l’âme humaine pour devenir un mobile : c’est le respect. Tel que le définit Kant, son seul objet est purement et simplement la loi (mais alors qu’est-ce que respecter une personne ?) et il est produit par la loi (il en est l’effet et non pas la cause auquel cas la moralité serait impure car déterminée par un sentiment) : « Si une action accomplie par devoir doit exclure complètement l’influence de l’inclination… il ne reste rien pour la volonté qui puisse la déterminer, si ce n’est objectivement la loi, et subjectivement un pur respect pour cette loi » (Fondements…, Ire section, p.259).

3-      Du sentiment du respect à l’intérêt moral.

Si l’on veut tenter de dépasser cette notion de devoir en dehors de la sphère de la moralité, on peut la retrouver dans la sphère juridique. Légalement, il n’y a pas que des interdictions et il y a aussi des obligations, donc des devoirs (d’autant que toute interdiction de faire est une obligation de ne pas faire). Mais légitimement, c-à-d non plus dans le droit positif mais dans le droit naturel, ne serait-il pas judicieux de penser les droits naturels de l’homme en devoirs de l’homme (ainsi le droit d’ingérence serait un devoir d’ingérence) ?

Ce qui aurait l’avantage, tout en continuant à distinguer soigneusement le droit positif et la morale, de pouvoir mettre au clair un rapport entre droit naturel et morale. Mais est-ce possible si l’on continue d’opposer le droit à la morale comme l’intérêt à l’absence d’intérêt ?

A moins qu’au sein même de la moralité, il n’existe un « intérêt moral ». Ce que Kant définit avec précision dans 2 notes des Fondements de la métaphysique des mœurs (1785).

(a) « On pourrait m’objecter que sous le couvert du terme de respect je ne fais que me réfugier dans un sentiment obscur, au lieu de porter la lumière dans la question par un concept de la raison. Mais, quoique le respect soit un sentiment, ce n’est point cependant un sentiment reçu par influence ; c’est, au contraire, un sentiment spontanément produit par un concept de la raison, et par là même spécifiquement distinct de tous les sentiments du premier genre, qui se rapportent à l’inclination, ou à la crainte. Ce que je reconnais immédiatement comme loi pour moi, je le reconnais avec un sentiment de respect qui exprime simplement la conscience que j’ai de la subordination de ma volonté à une loi sans entremise d’autres influences sur ma sensibilité. La détermination immédiate de la volonté par la loi et la conscience que j’en ai, c’est ce qui s’appelle le respect, de telle sorte que le respect doit être considéré, non comme la cause de la loi, mais comme l’effet de la loi sur le sujet… En tant qu’elle est la loi, nous lui sommes soumis, sans consulter l’amour-propre ; en tant que c’est par nous qu’elle nous est imposée, elle est une conséquence de notre volonté ; au premier point de vue elle a de l’analogie avec la crainte ; au second, avec l’inclination. Tout respect pour une personne n’est propre­ment que respect pour la loi (loi d’honnêteté, etc.) dont cette personne nous donne l’exemple… Tout ce qu’on désigne sous le nom d’intérêt moral consiste uniquement dans le respect pour la loi. »

Kant, Fondements de la métaphysique des mœurs, note de la première section.

(b) On peut donc distinguer un intérêt mû par les passions (passion en grec se dit pathos) d’un intérêt mû par la raison (dans son usage pratique : celui qui se demande « que dois-je faire ? ») : un intérêt pathologique ( « agir par intérêt », déjà par opposition à « agir par devoir ») d’un intérêt pratique (« prendre intérêt »).

« On appelle inclination la dépendance de la faculté de désirer à l’égard des sensations et ainsi l’inclination témoigne toujours d’un besoin. Quant à la dépendance d’une volonté qui peut être déterminée d’une façon contingente, à l’égard des principes de la raison, on l’appelle un intérêt. Cet intérêt ne se trouve donc que dans une volonté dépendante qui n’est pas d’elle-même toujours en accord avec la raison ; dans la volonté divine on ne peut pas concevoir d’intérêt. Mais aussi la volonté humaine peut prendre intérêt à une chose sans pour cela agir par intérêt. La première expression désigne l’intérêt pratique que l’on prend à l’action ; la seconde, l’intérêt pathologique que l’on prend à l’objet de l’action. La première manifeste seulement la dépendance de la volonté à l’égard des principes de la raison en elle-même ; la seconde, la dépendance de la volonté à l’égard des prin­cipes de la raison mise au service de l’inclination, puisque alors la raison ne fournit que la règle pratique des moyens par lesquels on peut satisfaire au besoin de l’inclination. Dans le premier cas, c’est l’action qui m’intéresse ; dans le second, c’est l’objet de l’action (en tant qu’il m’est agréable). Nous avons vu dans la première section que dans une action accomplie par devoir on doit considérer, non pas l’intérêt qui s’attache à l’objet, mais seulement celui qui s’attache à l’action même et à son principe rationnel (la loi). »

Kant, Fondements de la métaphysique des mœurs, note de la deuxième section.

 

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