Jan 182018
 

L’existence d’autrui, quand elle semble plus incompréhensible qu’incertaine…

« Aucun homme ne peut en comprendre un autre. Comme l’a dit le poète, nous sommes des îles sur l’océan de la vie ; entre nous, coule la mer, qui nous définit et nous sépare. Une âme aura beau tenter de savoir ce qu’est une autre âme, elle ne saura jamais que ce que peut lui dire un mot – ombre informe projetée sur le sol de son esprit.»

Fernando Pessoa, Le livre de l’intranquilité (trad. française 1988).

 

« L’une de mes constantes préoccupations est de comprendre comment d’autres gens peuvent exister, comment il peut y avoir d’autres âmes que la mienne, des consciences étrangères à la mienne, laquelle étant elle-même une conscience, me semble par là même être la seule. Je conçois que l’homme qui se trouve devant moi, qui me parle avec des mots identiques aux miens, et qui fait des gestes semblables à ce que je fais ou pourrais faire – je conçois qu’il puisse, en quelque façon, être mon semblable. Il en est de même, cependant, des images que je rêve à partir des illustrations, des héros que je vois à partir des romans […].

Fernando Pessoa (1888-1935)

Il n’est personne, me semble-t-il, qui admette véritablement l’existence réelle de quelqu’un d’autre. On pourra admettre qu’une autre personne soit vivante, qu’elle sente et pense comme nous-mêmes ; mais il subsistera toujours un facteur anonyme de différence, un désavantage matérialisé […].

Je n’ai pas honte d’envisager les choses de cette façon, car je me suis aperçu que tout le monde en fait autant. Ce qui peut sembler du dédain de l’homme pour l’homme, de l’indifférence permettant de tuer sans bien sentir que l’on tue, comme les soldats, provient de ce que personne n’accorde l’attention nécessaire au fait – sans aucun doute trop abscons – que les autres sont des âmes, eux aussi.

Certains jours, ou certains instants que m’apporte je ne sais quelle brise, qu’ouvre en moi l’ouverture de je ne sais quelle porte, je sens subitement que l’épicier du coin est un être spirituel, que le commis qui se penche en ce moment à la porte, sur un sac de pommes de terre, est, véritablement, une âme capable de souffrir.

Lorsqu’on m’a annoncé hier que le caissier du tabac s’était suicidé, j’ai eu l’impression d’un mensonge. Le pauvre, il existait donc, lui aussi. Nous l’avions oublié, nous qui le connaissions de la manière des gens qui ne le connaissaient pas. Nous ne l’en oublierons que mieux demain. Mais qu’il y eut en lui une âme – sans aucun doute – puisqu’il s’est tué […].

J’ai soudain la vision du cadavre, du cercueil où on l’a placé, de la tombe, totalement anonyme, où on l’a probablement déposé. Et je vois soudain que le caissier du tabac était, d’une certaine façon, avec son veston de travers et son front chauve, l’humanité toute entière.

Ce ne fut qu’un moment. Aujourd’hui, maintenant, je vois clairement et en tant qu’homme, qu’il est mort. Rien d’autre.

Non les autres n’existent pas… C’est pour moi que se fige le soleil couchant, aux ailes lourdes, aux teintes dures et embrumées. Pour moi frémit sous ce couchant, sans que je le voie couler, le vaste fleuve. C’est pour moi qu’a été faite cette large place, s’ouvrant sur le fleuve où la marée vient refluer. On a enterré aujourd’hui le caissier du tabac dans la fosse commune ? Aujourd’hui le couchant n’est pas pour lui. Mais à cette seule pensée, et bien malgré moi, il a cessé aussi d’être pour moi… »

Fernando Pessoa, Libro do dessassossego, Lisbonne, 1913-35 (trad. française 1988).

 


Questions de contrôle de connaissances sur Autrui (hiver 2018)

  1. En quoi sur la question de la connaissance d’autrui Sartre pourrait critiquer Descartes ?
  2. Avoir un corps / Être un corps (L)
  3. Les trois maximes du sens commun selon Kant
  4. Les conditions pour réussir une discussion : portée et limite
  5. De quoi ne peut-on pas discuter ? (L)
  6. Pourquoi continuer à discuter ?
  7. Limites basse et haute de la tolérance
  8. Quelles sont les deux formes possibles d’intolérance ?
  9. Comment définir positivement la tolérance ?
  10. Avec qui est-il le plus facile de discuter ? Avec un dogmatique, un sceptique ou un relativiste ?
  11. Quels sont, selon Platon, les objectifs, de la vie en société ?
  12. Quels sont les « gains » que l’on peut espérer de la division sociale du travail ?
  13. Pourquoi imaginer un « état de nature » ?
  14. Volonté générale et volonté de tous
  15. Pourquoi préférer la démocratie ?

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